Rien.
Depuis septembre, je n’ai rien publié. Ni ici, ni sur mes blogs, ni sur LinkedIn.
Pas par manque d’idées, mais par saturation. À quoi bon ajouter une couche de plus au brouillard de contenus générés par l’IA, ces posts interchangeables qui se succèdent sans laisser de trace ? Dans ce vacarme automatisé, que vaut vraiment ma parole ? J’ai donc choisi le silence. Le temps d’observer et d’écouter ce qui se passait vraiment et de comprendre ce que cela disait de nos métiers actuels et futurs.
L’usine à clones : quand LinkedIn fabrique du contenu au kilomètre
Il suffit d’ouvrir LinkedIn pour comprendre le problème. Le réseau s’est transformé en une chaîne de montage où les publications semblent sorties du même moule : ton lisse, formules impersonnelles, “retours d’expérience” interchangeables. L’IA n’a pas créé cette tendance, elle l’a industrialisée. Trois mots dans un prompt suffisent désormais pour générer un post calibré, propre… et parfaitement vide. Et pour compléter l’uniformité, les mêmes emojis reviennent inlassablement : la cible pour “l’objectif”, le nuage pour “la vision”, les flèches bleues pour “l’élan”. On reconnaît le décor avant même de lire le texte. La fatigue!
Ce ressenti n’est pas qu’une impression. Une étude d’Originality AI sur des long-form posts en anglais indiquait déjà, début 2025, qu’environ 54 % d’entre eux étaient probablement générés par IA. En France, une analyse de 20 000 publications LinkedIn (fin 2024 – début 2025) estimait que 61 % présentaient des signes d’utilisation d’un outil d’IA. Ces chiffres datent d’il y a bientôt un an… une éternité à l’échelle du boom de l’IA. On en est où aujourd’hui? Or, ces chiffres illustrent une chose : la frontière se brouille entre texte généré, texte assisté et texte vaguement retouché par un humain. Et la vraie question n’est plus “est-ce que ce post est fait par l’IA ?”, mais : “Quel niveau d’intention y a-t-il derrière son utilisation ?”
Se tenir à jour pour ne pas se faire dépasser : quand le grand écart devient une nécessité professionnelle
Mon silence a aussi révélé un paradoxe personnel : défendre la sobriété, la frugalité, le terrain… tout en utilisant l’IA chaque jour pour analyser, structurer, synthétiser. Une contradiction apparente, mais aussi un rappel : nos métiers changent vite, parfois plus vite que nos grilles de lecture.
Pendant que je travaillais mon grand écart (je n’en avais pas envie, vous imaginez bien…), le marché envoyait des signaux clairs. Dans un épisode de Silicon Carne (« La pub dans ChatGPT | McKinsey licencie à nouveau | IA : 57 % du travail va disparaître »), les auteurs rappellent que “McKinsey procède à une nouvelle vague de licenciements” et que “certaines tâches historiques du conseil sont désormais automatisables”.
Début 2025, McKinsey annonçait ainsi 5 000 suppressions de postes liées à des “changements structurels”, incluant l’intégration massive de l’IA dans ses méthodologies. Deloitte suivait.
Soyons clairs : ce sont les postes juniors qui sont en première ligne.
Collecte, pré-analyse, benchmarks, synthèses… tout ce qui constituait le cœur du travail d’un débutant est désormais partiellement automatisable. Cela ne signifie pas que ces postes disparaissent, mais qu’ils se transforment.
Un junior utile demain n’est pas quelqu’un qui “sait utiliser ChatGPT”, mais quelqu’un qui sait :
– structurer un problème,
– vérifier,
– contextualiser,
– interpréter.
Je crois qu’il va falloir faire évoluer sérieusement quelques programmes de formation supérieure…
Et c’est là que mon paradoxe devient une leçon : ne pas maîtriser l’IA aujourd’hui revient à devenir remplaçable. La maîtriser sans exigence revient au même. (Wahou, ça me donne presque l’idée d’un post de développement personnel pour Linkedin…)
Le vrai problème : ce n’est pas l’outil, c’est l’usage
Les contenus insipides qui saturent nos fils ne sont pas la faute des modèles, mais la nôtre. Un prompt paresseux produit un texte paresseux. Un prompt creux produit un texte creux. L’IA amplifie ce qu’on lui donne, dans le bon comme dans le mauvais sens.
Même les discours les plus opposés (et je ne suis vraiment pas fan de ces personnages… mais parfois il faut aussi savoir se faire mal en sortant de sa bulle) convergent sur ce point.
Dans Ne faites plus d’études (2025), Laurent Alexandre et Olivier Babeau affirment que « l’intelligence est désormais une ressource gratuite, disponible partout » et que seule compte notre capacité à apprendre et à nous adapter.
Si vous avez la flemme de lire le livre, vous pouvez écouter ou voir ce podcast avec Mathieu Stefani dans Génération Do It Yourself. La punchline de départ vous donnera le ton direct…
On peut ne pas apprécier le style, mais leur mise en garde est utile : la paresse intellectuelle devient un handicap professionnel.
Le temps du silence : écouter avant de parler
Ces derniers mois, j’ai surtout pris le temps d’écouter et de lire.
– Luc Julia (concepteur de l’assistant vocal Siri chez Apple), dans IA génératives, pas créatives. L’intelligence artificielle n’existe (toujours) pas, rappelle qu’on surestime massivement les capacités réelles de l’IA (attention son livre commence à dater un peu déjà,mai 2025, mais ça permet de poser clairement le cadre historique des IA et des LLM avec son regard d’avenir de l’intérieur du système (il connaît un peu le sujet le monsieur). Son message est assez simple : l’IA générative reste un assemblage sophistiqué de statistiques, pas une forme d’intelligence autonome.
– Anton Osika, fondateur de Lovable, dont le discours est d’une autre nature. Son outil permet de créer une application fonctionnelle en quelques secondes — un site, une interface, un prototype — là où il fallait auparavant mobiliser une équipe entière. Il explique bien l’importance du déplacement de la valeur humaine vers la créativité et la conception, pas l’exécution. Son podcast ici encore sur Génération Do It Yourself.
(Et j’ai hâte de tester Lovable, autant pour ID-Tourism que pour des projets perso de mon côté car ça permet de faire vite quand on a une idée en tête…)
– Reid Hoffman (co-fondateur de LinkedIn), dans Impromptu, parle de l’IA comme d’un amplificateur de pensée, pas d’un remplaçant. Selon lui, elle peut multiplier par dix la capacité d’un humain à explorer un sujet, si celui-ci garde la main. Son podcast est ici en Français.
En les écoutant, je comprends qu’il n’y a pas une seule vérité derrière les IA et les LLM. On ne peut pas vraiment les comprendre sans comprendre la manière dont nous les utilisons et sans s’impliquer réellement dans le sujet.
Pourquoi revenir maintenant : retrouver une parole utile
Et pourquoi recommencer à écrire maintenant ?
Parce qu’à force d’écouter, il fallait bien reprendre position. Et, soyons honnête : c’était mon tour d’écrire sur etourisme.info. Jean-Luc me l’a rappelé sur WhatsApp d’un très élégant “Tu publies lundi 15 décembre à 7h, ok !?”. Efficace.
Mais surtout parce que laisser le terrain aux discours rapides n’aide personne (ni même les IA d’ailleurs).
Si on ne parle pas sérieusement des transformations à l’œuvre, d’autres le feront — pas forcément avec la même compréhension des métiers, du terrain ou des enjeux politiques des territoires.
Trois pistes d’action pour s’approprier l’IA sans s’y perdre
1. Écouter (regarder, lire) avant d’utiliser
Avant d’écrire un prompt, il faut comprendre le débat. Je vous ai mis un max de liens vers des vidéos, des livres ou des podcasts. Profitez des vacances de Noël pour vous nourrir.
Et sinon, 2 dernières ressources récentes pertinentes:
- Livre blanc “IA Générative et Tourisme (2ème édition)”, publié par Hauts-de-France Innovation Tourisme. C’est aujourd’hui l’une des ressources les plus concrètes et opérationnelles pour comprendre ce que l’IA change réellement dans nos métiers : distinctions entre types d’IA, usages pertinents, risques, cas pratiques, organisation interne, montée en compétence des équipes… Un document clair, utile, et directement applicable pour les OGD comme pour les collectivités.
- La newsletter IA TECH Travel Café par la star de l’IA dans le tourisme, Nicolas François. C’est une veille très opérationnelle, centrée sur les technologies qui impactent directement le tourisme — IA, data, plateformes, automatisation — avec des liens, des analyses et des cas d’usage concrets.
2. Arrêter les prompts paresseux
Un prompt creux produit un texte creux. Ce n’est pas une phrase magique! C’est un peu comme le brief ou le cahier des charges quand on recrute une agence ou un cabinet de conseil. Cela va forcément déterminer directement la qualité du livrable.
Un prompt précis, contextualisé et contraint produit une base de travail robuste. Et, oui, ça prend quand même un peu de temps d’implication!
3. Personnaliser l’IA plutôt que subir sa voix générique
Par défaut, l’IA adopte un style neutre, globalisé, parfois infantilisant.
Ce style n’a aucune pertinence pour :
– une stratégie territoriale,
– un plan d’actions OGD,
– une analyse politique locale,
– une restitution à des socioprofessionnels,
– ou même un simple message sur LinkedIn.
Il faut donc imposer votre cadre éditorial.
Pour un OGD, cela signifie par exemple :
– interdire les emojis,
– refuser les tournures creuses (« dynamique », « inspirant », « vision », « impact »),
– maintenir un ton professionnel, factuel, posé,
– demander systématiquement des versions alternatives (courte, longue, technique, vulgarisée),
– exiger l’explicitation des sources lorsque c’est possible,
– préciser le niveau de prudence ou de nuance attendu.
Exemple de personnalisation efficace dans la « Personnalisation » de ChatGPT 5.1.

Personnaliser l’IA, c’est faire en sorte qu’elle devienne un collaborateur fiable, pas un générateur de texte générique.








