ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC SYLVAIN TESSON

C’est à un échange dense, libre, érudit et profondément personnel auquel s’est prêté Sylvain Tesson lors de la 25ème édition du Rendez-vous International du Carnet de Voyage qui s’est déroulé à Clermont-Ferrand du 14 au 16 novembre 2025. Pendant plus d’une heure, l’écrivain a mêlé souvenirs d’enfance, hommage filial, philosophie du mouvement, réflexion sur le temps, méditation sur l’effort et l’écriture, amour des paysages, poésie et critique du pessimisme ambiant. Pour le plus grand bonheur des 600 personnes présentes lors de cette rencontre et naturellement le mien, puisque j’étais chargé de l’animer. Je vous propose un florilège de cet échange exceptionnel.

« Il ne tient qu’à toi »

Vincent Garnier
Sylvain Tesson, vous êtes écrivain, voyageur, marcheur, grimpeur… Avant même de parler de voyage, j’aimerais revenir sur une figure importante : votre père, Philippe Tesson, dont on vient de publier tout récemment une sélection de ses articles, entretiens et éditoriaux*. Il se définissait comme un « journaliste littéraire ». Comment recevez-vous cette définition ?

* « Philippe Tesson, le quotidien de l’éternité » (Editions des Equateurs)

Sylvain Tesson
Merci Vincent pour cette très belle idée de faire parler les morts. Mon père est décédé en 2023, à l’âge de 95 ans. Vous me racontiez que vous lisiez Le Quotidien de Paris quand vous étiez étudiant ; ça me touche. Dans notre famille, on ne tue pas le père, on le publie. J’aime beaucoup cette définition de mon père. D’abord parce qu’elle est lucide, ensuite parce qu’elle pratique une forme d’insatisfaction de soi-même, qui est une noblesse d’âme. Il n’était pas dupe de lui-même. Le journal quotidien est une petite cathédrale qu’on construit le matin et qu’on efface le soir. Il aimait ça : ce travail éphémère, ce mandala qu’on détruit aussitôt qu’on l’achève. Il se moquait doucement de ce que lui appelait mon « prurit narcissique d’écrivain », cette idée absurde d’espérer laisser des traces. Mais il ne s’est jamais opposé à mon désir d’écrire.

Vincent Garnier
De son côté votre mère, médecin, vous a légué son crédo : « Il ne tient qu’à toi ». Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Sylvain Tesson
Cette phrase m’a vraiment conduit toute ma vie. Elle veut dire que la liberté est une charge, pas un cadeau. Il ne tient qu’à toi de tenter. De risquer. De te placer devant les choses. Quand je grimpe un stack – ces piliers rocheux battus par les vagues – je pense souvent à elle. Le stack, c’est exactement ça : quelque chose qui tient seul, contre tout.

Photo @CamilleMontana

« Je voyage pour le plaisir. C’est moins noble, mais plus honnête »

Vincent Garnier
Dans Bérézina, qui est un ouvrage qui m’a particulièrement marqué, vous écrivez : « un voyage, c’est une folie qui nous obsède, nous emporte dans le mythe ». Selon vous, à quoi sert-il de voyager ?

Sylvain Tesson
Je vais être très honnête avec vous : toutes les réponses nobles que l’on donne à cette question sont souvent un peu vaseuses. On dit qu’on voyage pour comprendre l’Autre, pour nourrir l’esprit, pour servir la science… En réalité, ce qui nous meut, c’est beaucoup plus simple, c’est le plaisir. Et c’est ce qu’on aura le la plus grande honte à avouer, car on aura toujours l’impression qu’il faut articuler nos motifs de voyage avec des dimensions très nobles, très profondes, très utiles à la société et à la progression de l’humanité. Alors on dira que nous partons voyager pour accroître la compréhension de l’Autre, résoudre le mystère de l’existence humaine, étudier telle sous espèce de sauterelle ou pour apprendre le phénicien dans sa version cunéiforme des débuts. Moi, je voyage parce que j’aime diablement ça. J’aime me sentir en mouvement. Et ensuite, je rajoute un plaisir au plaisir : l’écriture, c’est-à-dire prolonger le voyage par les mots.

Vincent Garnier
Vous concernant, à quel moment naît l’idée d’un voyage ?

Sylvain Tesson
L’idée des voyages naît dans les voyages Celle des stacks est née lors d’un voyage en voilier, le long des côtes celto-atlantiques : Bretagne, Irlande, Écosse. J’étais parti explorer le rapport entre les paysages marins et le merveilleux dans la littérature celtique. C’est là que j’ai découvert les stacks, ces piliers rocheux en mer. Et sur le pont, je me suis dit : « un jour, je les escaladerai tous. » C’est en naviguant entre ces piliers de la mer que j’ai compris qu’ils pourraient devenir un symbole : celui de la résistance, de la singularité, de la séparation. Partout où il y a une falaise, il y a un stack. Et partout où il y a un dogme, il y a une contradiction.

« Je donne l’impression de voyager dans l’espace, mais en vérité je voyage dans le temps »

Vincent Garnier
Dans votre œuvre, la notion de temps est centrale.

Sylvain Tesson
Oui. Moi, je donne l’impression de voyager dans l’espace, mais en réalité je voyage dans le temps. Je suis plus un chrononaute qu’un spationaute. Le temps n’est pas une suite de secondes comptables. Pour le voyageur lent, c’est une pâte fluide, alluviale, une matière. La lenteur permet de renouer une amitié avec le temps. Comme Alain Gerbault traversant l’Atlantique à la voile : parfois il mettait trois jours pour entrer dans une baie. Henri Bergson parle du « perpétuel jaillissement d’imprévisibles nouveautés ». C’est exactement ça. Le voyage lent permet de retrouver cette dimension du temps originel, avant qu’on le transforme en argent.

« Le mouvement, c’est la mécanique du monde. Peut-être même la définition de la poésie »

Vincent Garnier
Vous dites être passionné par les techniques de mouvement.

Sylvain Tesson
Le mouvement, c’est la mécanique du monde. Je suis passionné par les techniques de mouvement, quelles qu’elles soient, biologiques, sociales, militaires. La manière dont les bêtes circulent me passionne particulièrement et je m’intéresse aux déplacements humains lorsqu’ils sont naturels, à bicyclette, à cheval, à pied. C’est peut-être même la définition de la poésie. Le frottement crée l’énergie. Même ma chute a été un mouvement. En psychiatrie, ça s’appelle la dromomanie ; c’est-à-dire que ça devient une pathologie quand on ne peut pas faire autrement que se lever et partir. Ceux que le mouvement n’intéresse pas, c’est la   plante verte, le ficus, la pomme cuite. Je ne suis pas fasciné par les pommes cuites. Moi j’aime les trajectoires parce que qu’est-ce que c’est qu’une trajectoire ? C’est une intention, un désir et une réalisation au milieu. Alors avec ces trois temporalités là, le passé, le futur, le présent, c’est à dire l’intention, l’objectif et la mise en marche, le mode opératoire, vous avez la grille de raisonnement pour considérer la plupart des choses de l’existence.

Photo @CamilleMontana

« L’effort passe des portes de l’inspiration inconnues au sédentaire »

Vincent Garnier
Vous l’évoquez souvent dans vos livres. Quel est votre rapport à l’effort ?

Sylvain Tesson

C’est une banalité mais ce qui est obtenu après un effort est plus intense. Je ne conçois pas de voyage sans lenteur ni effort. L’effort pousse des portes de l’inspiration inconnues au sédentaire ; on ne pense pas de la même manière quand on souffre un peu. J’ai donc voué ma vie à essayer de parcourir le monde en recherchant relativement des difficultés. Mais j’ai quand même un peu de scrupules à parler du goût de l’effort et du goût du risque à 53 ans. Parce ce que quand on a atteint cet âge, ça veut quand même dire que l’on a un certain sens de la préservation de soi-même. Donc il ne faut pas exagérer. Seul celui qui a disparu peut vraiment parler du goût du risque, mais malheureusement il n’est plus là pour le faire.

« Le paysage est une consolation métaphysique »

Vincent Garnier

Je souhaitais évoquer la géographie qui est là encore une composante essentielle de votre formation, de votre parcours et de votre regard d’écrivain.

Sylvain Tesson

Moi je comprends mieux les paysages que les hommes. Je m’intéresse à l’action de l’homme sur les paysages quand l’histoire rencontre la géographie et modèle le paysage. La France des collines, par exemple, du géographe Pierre George. Ou bien encore Fernand Braudel, le dernier grand représentant historien de l’école des annales, qui avait donné une composition superbe du paysage français en montrant combien l’histoire avait au fil des siècles, par petites touches impressionnistes, recomposé le paysage français. Donc oui, moi je m’intéresse profondément au paysage, rien ne me bouleverse plus qu’un paysage ; je le comprends mieux qu’un visage, je m’en souviens davantage. Le paysage porte le temps long. Il varie moins vite que les visages. Quand je me regarde le matin dans la glace, je me dis : quelle avalanche, quel glissement de terrain ! Le paysage, lui, me rassure dans sa lenteur. C’est le correctif de ma propre agitation personnelle et de mon angoisse de la fuite du temps.

Vincent Garnier
Vous partez toujours avec des livres dans votre sac à dos. Comment les choisissez-vous ?

Sylvain Tesson
C’est une très belle question. D’ailleurs on aurait pu consacrer une rencontre entière à cette question de savoir quoi emporter à lire en voyage. Alors comme mon dos est blessé par ma chute, je ne peux plus emporter 19 volumes de l’Encyclopédia Universalis quand je marche, ni même des dictionnaires. J’ai essayé les Pléiades : excellent rapport poids / densité. Je roulais même mon tabac dans leurs pages, après les avoir lues et méditées.  J’ai aussi connu plusieurs jours dans un cachot au Tadjikistan sans aucun livre. Depuis, j’ai une règle : toujours un livre, toujours en couverture souple, car les livres à couverture rigide sont interdits en prison. Et puis j’ai trouvé la solution idéale : la poésie. Le recueil de poésie est le meilleur livre du voyageur léger. Quand on n’a plus rien, il reste les poèmes appris par cœur.

« Avant d’être résolument moderne, il est bon d’être parfaitement classique »

Vincent Garnier
Vous évoquez souvent Rimbaud. Vous lui avez même consacré un livre. *

Sylvain Tesson
On essaye de faire de Rimbaud la légitimité de son désordre quand on a 16 ans. Mais on oublie qu’il était premier prix de grec, de latin, de maths, d’histoire-géographie. Avant d’être moderne il faut être classique sinon on devient un tartuffe analphabète content de sa débilité, et on en revient à la phrase de Boileau dans « L’art poétique » : « L’ignorance toujours est prompte à s’admirer. »

* « Un été avec Rimbaud » (Editions des Equateurs)

Vincent Garnier
La solitude est-elle une recherche pour vous ?

Sylvain Tesson
J’aime le silence intérieur, cette citadelle en soi. Les moments où je suis resté vraiment seul physiquement, c’est dans ma cabane en Sibérie en 2010 quand je me suis installé sur la rive occidentale du lac Baïkal. Il m’est arrivé parfois de vivre des transects de géographie, par exemple la traversée du désert de Gobi ; je suis bien resté pendant 40 jours sans croiser âme qui vive, mais c’est à peu près tout. C’est donc une solitude relative. Je n’ai jamais vécu l’expérience d’un marin du Vendée Globe. Non, je vis plus le silence intérieur. Comme une forme de solitude, on peut conserver une conversation avec soi-même, même entouré dans la grande ville. Je vis au cœur de Paris qui est la ville la plus visitée au monde, à côté de Notre-Dame qui est le monument le plus fréquenté de France. J’habite dans la rue où tous les touristes du monde entier passent devant chez moi, à croire qu’ils se sont donné le mot. Et j’ai pourtant l’impression d’être seul, parce que j’ai les livres, parce que j’ai le silence, et parce que j’essaye de ne pas trop me diminuer de tous les gadgets de l’homme augmenté. Je n’ai pas de portable, j’ai trop l’amour de la vie, puis j’ai trop de travail pour pouvoir me permettre d’être connecté.

Vincent Garnier :
Quelle place pour vos compagnons de route ?

Sylvain Tesson :
J’aime voyager en « bande à part » comme le disait l’écrivain Jacques Perret. Ça me plait de voyager avec cette idée-là, le voyage est la patrie de l’amitié et j’ai des grandes amitiés. J’aime bien la relation humaine, la relation sociale de l’amitié. Parce qu’elle est choisie, parce qu’elle est éphémère, parce qu’elle n’est pas soumise à la comptabilité de l’utile, parce qu’elle est souvent gratuite. Et puis celle des alpinistes a ceci de particulier qu’il y a un lien à la vie et à la mort, puisque l’alpinisme a inventé cette relation humaine très étrange qui consiste à devoir la vie à celui avec lequel on est encordé, mais à ne pas avoir à subir sa présence en permanence puisqu’il y a la distance de la corde. En alpinisme, on doit la vie à quelqu’un sans l’avoir dans les pattes. En rappel sur les stacks avec Daniel du Lac*, on se descendait en contrepoids. Pour la première fois, le poids de l’autre était un bonheur. J’ai voyagé et voyage aussi avec Cédric Gras, Vincent Munier, Thomas Goisque, Catherine Van Offelen…

*Cet alpiniste chevronné a accompagné Sylvain Tesson à l’occasion de nombreuses escalades comme ce dernier le relate dans Les Piliers de la mer (2025) et Blanc (2024).

Vincent Garnier :
Le voyageur doit-il être militant ou aventurier ?

Sylvain Tesson :
Faut-il peser sur l’histoire ou jouir de la géographie ? Faut-il brûler le quartier général ou faire un feu de bivouac ? Moi j’ai choisi le feu de bivouac.

« Le monde n’est pas fini, il faut chercher les pépites d’or »

Vincent Garnier :
Alors pour conclure cet échange, une dernière question. On parle beaucoup de finitude en ce moment, on en a plein la bouche et les oreilles :  la fin de la civilisation, de la nôtre en tout cas, la fin du monde, la fin de l’histoire qui est un sujet assez récurrent. Et naturellement on parle beaucoup de la fin du voyage puisqu’effectivement tous les continents auraient été explorés, tous les horizons auraient été dégagés. Pensez-vous comme moi qu’il est ridicule de proclamer la fin du voyage ?

Sylvain Tesson :
Comme vous, je réfute cette idée. L’important n’est pas seulement d’explorer, mais de restituer l’expérience. C’est ça le « il faut aller voir » de Ella Maillart, il faut aller voir et puis il faut revenir pour décrire ce qu’on a vu. Même si l’exploration cartographique est terminée, les champs d’inconnus sont infinis. Evidemment que les satellites, la cartographie, la modernité, l’expansion démographique qui va faire qu’on sera 10 milliards dans quelques décennies, font qu’il n’y a plus de continent australien à découvrir avec des taches blanches sur lesquelles la main de l’homme n’a jamais mis le pied, comme disait Hergé. Ça c’est fini, mais ce n’est pas ça le principe. La beauté du voyage, de l’exploration, du récit de voyage et finalement du grand mouvement vers l’inconnu de l’homme, ce n’était pas simplement d’aller défricher des zones où l’homme n’avait jamais mis le pied, c’était aussi de découvrir d’autres plans d’inconnus qui pouvait être ethnologique, zoologique, anthropologique, botanique, géologique, géomorphologique, archéologique, culturel, artistique… Ce n’est pas uniquement la voie de surface. Ça c’est vrai que c’est fini. Mais je suis mille fois d’accord avec vous, la restitution des extraordinaires capacités de l’homme à inventer un nouveau discours pour dire ce qu’il a vu, ça ce n’est pas fini. Je compare cela à la littérature amoureuse : l’histoire est banale mais la capacité humaine à la raconter de manière nouvelle est inépuisable. Il en va de même du voyage. Retournez à Venise et racontez-là autrement. Venise ne va pas couler à cause de l’eau de mer, elle va couler dans l’encrier qui aura été déversé sur elle tellement on l’aura décrite. Le discours apocalyptique, en vogue actuellement, n’est qu’une excuse pour ne pas avoir à inventer de nouvelles manières d’être au monde.

Photo @CamilleMontana
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