Le Journal

Le « fonds Édouard-Bourdet » à la bibliothèque-musée de la Comédie-Française

Édouard Bourdet, au grand et au petit écran

Lavandes et violettes : réceptions croisées de La Prisonnière et de The Captive
Qui, parmi les spécialistes d’Édouard Bourdet, connaît le rôle que celui-ci a joué dans l’échec du premier mariage d’Humphrey Bogart ? L’étude de la réception de La Prisonnière en France, et de son adaptation, sous le titre de The Captive, aux États-Unis, est, au-delà de cette piquante anecdote, riche d’enseignements. Elle permet de retracer l’histoire des transferts théâtraux, de Paris à Broadway, et l’importance qu’y jouent des « passeurs » passionnés, d’un pays à l’autre, d’un média à l’autre ; elle restitue également une histoire culturelle conçue au sens large, qui embrasse tout à la fois l’histoire des mœurs et celle des relations géopolitiques du temps. Le Prisonnier Dans un article intitulé1 « De La Prisonnière d’Édouard Bourdet à Édouard Bourdet… le prisonnier », paru dans Le Journal le 19 août 1938, Léon Ruth revient sur la récente nomination du dramaturge au poste d’administrateur de la Comédie-Française, intervenue six jours plus tôt. Ruth date cependant cette nomination du « 5 mars 1926, et très exactement entre 10 heures ¾ et 11 heures du soir » lors d’une répétition générale de La Prisonnière. C’est en effet à ce moment, selon Ruth, que Bourdet, auteur jusque-là « de tout repos » est devenu un « grand dramaturge ». Dans La Prisonnière, en effet, on apprend que l’amant inconnu, dont on attend le nom, est… une amante. Avec cette pièce, ainsi, Bourdet est devenu « le contempteur de la société bourgeoise », mais aussi l’auteur préféré de cette même société, ce qui le rend « prisonnier ». Assez critique sur le devenir artistique des auteurs à succès et des administrateurs de la Comédie-Française, Ruth n’en fait pas moins, à dix années d’écart, de la première de la Prisonnière un événement théâtral majeur. L’obsession pour La Prisonnière se lit également dans le récit que fait Comoedia, le 25 novembre 1936, du « premier discours d’Édouard Bourdet, administrateur de la Comédie-Française », devant les invités du déjeuner mensuel de l’American Club. Devant ce public, Bourdet en vient naturellement à évoquer « d’amusantes anecdotes » tirées de son voyage à New York à l’occasion de la création de La Prisonnière. Il évoque la fin de sa pièce, dans laquelle il voit une défaite de son héroïne, « vaincue », car « elle retombe sous le joug qui la persécute et retourne à ce que Baudelaire aurait appelé “sa damnation” ». Il narre ensuite sa rencontre avec une Américaine partageant « des goûts analogues » à ceux de son personnage, leur gêne réciproque, avant q

Bourdet queer ? Une lecture de La Prisonnière

Le Rubicon d’Édouard Bourdet : les leçons de la nuit de noces

L’arrivée d’Édouard Bourdet, un tournant dans l’administration de la Comédie-Française
Le soir du 14 octobre 1936, à l’issue de la répétition générale de Fric-Frac au théâtre de la Michodière, les journalistes immortalisent une poignée de main entre deux hommes. L’un, Émile Fabre, quitte l’administration de la Comédie-Française après l’avoir exercée pendant vingt et un ans. L’autre est bien sûr Édouard Bourdet, auteur de Fric-Frac, nommé pour lui succéder le 13 août 1936 et qui prend symboliquement ses fonctions à minuit ce 15 octobre. Il a ouvertement pour mission de mener de grands travaux artistiques et administratifs. Sa tutelle politique, le Front populaire, et Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale, vont lui en donner les moyens. Néanmoins les projets qu’Édouard Bourdet a pu réaliser ont beaucoup en commun avec des réflexions déjà largement ouvertes par Émile Fabre – certaines depuis son arrivée – mais qui n’ont pu être mises en place sans le soutien indéfectible de la tutelle politique et sans faire plier la société des Comédiens-Français. Il s’agira donc, en revenant sur l’administration de Bourdet et les événements qui l’ont marquée, de dégager ce qui rompt avec la tradition, avec les pratiques en vigueur auparavant, et ce qui résulte de nombreuses années de tentatives de changement et autres réflexions inabouties. La succession Fabre-Bourdet Le Front populaire et la fin de l’administration Fabre Lorsque le Front populaire est élu en mai 1936, la Comédie-Française subit depuis près de dix ans la crise financière et une forme d’inertie artistique et administrative. La situation est aggravée par certains événements marquants comme les procès très documentés d’Huguette Duflos, de Pierre Fresnay, ou d’André Luguet, et surtout par ce que l’on a appelé « l’affaire Coriolan 1 », qui cause, pendant les émeutes antiparlementaires de février 1934, la mise à la retraite forcée de l’administrateur général. Émile Fabre doit son retour à l’incroyable soutien artistique et médiatique qui s’élève immédiatement en sa faveur. Il quitte donc son poste seulement deux ans plus tard, à 67 ans, après plus de vingt ans d’exercice. En 1987, pour le centenaire de la naissance de Bourdet, un hommage lui est rendu à l’Odéon. Pour l’occasion, Pierre Dux revient sur cette époque de jonction entre les deux administrations, alors qu’il était lui-même commissaire aux comptes et avait rendu un sévère rapport artistique et financier dans lequel il décrivait la Comédie comme « dans un état de décomposition avancée » (Dux, 1987)2. Il pointe du doigt le mauvais éta

Édouard Bourdet et Paul Morand : une amitié
« À Denise et à Édouard Bourdet, leur ami volant, Morand1 » Denise Rémon, future Denise Bourdet, écrit à propos de son mari dans un passionnant livre de souvenirs, Édouard Bourdet et ses amis (1956), que l’amitié était le sentiment qu’il plaçait le plus haut (p. 17). Attentifs à cet avis, nous suivrons le fil conducteur que nous tend la seconde Madame Bourdet, lequel paraît en effet très important pour comprendre l’homme et son action. Sans doute pourrait-on formuler exactement le même point de vue à propos de Denise Rémon elle-même et de leur ami commun Paul Morand, qui avec Édouard ont constitué un trio d’une vie. Tous trois ont presque le même âge : Denise Rémon est née en 1892, Édouard Bourdet en 1887, Paul Morand en 1888. Ils ont été élevés dans le milieu de la bourgeoisie peu ou prou parisienne. Une véritable affection les a réunis durant toute leur existence en dépit des aléas historiques et politiques qui eussent pu les éloigner. Plus encore que les mots, les données biographiques le prouvent. Traçons donc d’abord les contours de cette amitié. La proximité, voire la gémellité qu’ils ont ressentie du fait de l’accord de leur caractère, accord qui en outre a été travaillé avec constance, ne pouvaient être que profondes. Les œuvres respectives d’Édouard et de Paul présentent des points communs et chacun a fait preuve d’une compréhension très juste et fine de celle de l’autre. Les vues que Morand a sur le travail de Bourdet en feront la démonstration. Les contours d’une amitié Impossible de comprendre le duo Bourdet-Morand sans envisager l’existence d’abord du trio constitué des deux hommes et de Denise Rémon. Rappelons l’importance qu’a eue Denise dans leur vie respective : elle leur a permis de se rencontrer puis, elle a été un des ciments de cette amitié. Denise Rémon rencontre son mari en 1914 probablement pendant une villégiature estivale à Royans et l’épouse le 17 novembre 1921 après leurs divorces respectifs, elle du comte de Saint-Léger (février 1919) et lui de Catherine Pozzi (mars 1921) dont il avait eu un fils, Claude. Denise est une amie d’enfance de Paul Morand. Son père, Maurice Rémon, est professeur d’allemand au lycée Carnot dans le VIIe arrondissement de Paris ; romancier lui-même, il traduit de nombreux romans et pièces de théâtre, de l’anglais et de l’allemand vers le français. Il est très ami avec les parents de Paul Morand de sorte que les familles se reçoivent régulièrement. De ce fait, Denise et Paul se connaissent depuis l’enfan

Édouard Bourdet et ses amis
Édouard et Denise se marient le 27 novembre 1921. Lui a alors 34 ans, elle 29. Tous deux ont connu une première union : Édouard avec Catherine Pozzi, dont il est séparé depuis plus d’un an. Quant à Denise, elle a obtenu l’annulation de son mariage avec le comte de Saint-Légier par le Vatican, en 1919. Désormais, et malgré des périodes conjugales difficiles, Édouard et Denise ne se quitteront plus. En 1921, Édouard Bourdet a déjà fait jouer deux pièces, Le Rubicon et La Cage ouverte, qui ont suscité quelques critiques favorables et, pour la première, un succès public remarqué. Mais la notoriété viendra en 1926 avec sa quatrième pièce, La Prisonnière, et ne se démentira plus jusqu’à sa mort, en 1945. Quant à Denise, elle publiera quelques mois après le décès de son mari un livre de souvenirs, Édouard Bourdet et ses amis. Il sera suivi par quatre livres d’entretiens avec des figures du monde des arts et des lettres. On y croise de nombreux amis du couple avec lesquels Denise maintiendra le contact jusqu’à son décès en 1968. Édouard et Denise s’unissent en apportant le bagage de leurs relations. Celui d’Édouard est léger. Il est issu d’un milieu familial d’industriels et de gens de Bourse qui ne brille pas d’un éclat mondain particulier. Leur seule relation artistique est le dramaturge Georges de Porto-Riche, grâce à qui Édouard pourra faire jouer en 1910 Le Rubicon. Quant à son mariage avec Catherine Pozzi, il ne lui a pas apporté l’ouverture sur le grand monde. Le père de Catherine, le professeur Samuel Pozzi, a accumulé au cours de sa brillante carrière les relations mondaines, quoiqu’un peu mêlées (ce n’est pas un hasard si Proust l’a choisi pour être un des modèles du Cottard du salon Verdurin) mais il ne les partage guère avec sa famille. Son épouse n’est en rien associée à la vie mondaine de Samuel. Quant à leur fille Catherine, son caractère sauvage et rêveur l’éloigne de toute relation mondaine. Les débuts d’Édouard à la scène lui ont certes permis d’approcher le milieu théâtral, mais sans qu’émergent des personnalités. Du monde littéraire il ne connaît guère que Colette, dont il restera un ami fidèle ; ainsi, durant la guerre, il permettra à son mari Maurice Goudeket, juif, d’éviter les rafles de la police vichyste. C’est la rencontre avec celle qui deviendra sa seconde épouse qui lui ouvrira les portes des milieux littéraires et mondains parisiens. Le père de Denise, Maurice Rémon, professeur de lettres au lycée Condorcet, est de longue date ami ave

Édouard Bourdet selon Catherine Pozzi. Un portrait à charge

Introduction

Répondre au désastre avec Moby-Dick

