
Face à la monotonie des beiges, gris, bruns et greiges qui envahissent les médias sociaux, l’on se demande si ce n’est pas une triste aspiration à l’uniformisation qui nous amène à vouloir nous immerger dans ce monde monochrome. Cependant l’ouvrage d’Aurélia Gaillard, L’Invention de la couleur par les Lumières. De Newton à Goethe, qui envisage l’explosion des couleurs au xviiie siècle, offre une vive échappatoire à cette tendance qui n’a de toute évidence pas encore rassasié l’opinion publique puisque c’est « Mocha Mousse » qui a été élue « couleur de l’année » en 2025. Le parti-pris de l’auteure est singulier. Encouragée par son expérience personnelle de la synesthésie, Aurélia Gaillard envisage son objet coloré avec une grande sensibilité. D’abord visuelle, celle-ci se répercute dans sa capacité à faire dialoguer son étude d’œuvres littéraires avec l’histoire de l’art et des techniques, résultant en un essai riche en couleurs, puisqu’abondamment illustré d’œuvres d’art, de figures et de schémas. Ensuite, elle montre une grande sensibilité matérielle, dont témoigne son désir de réaliser une étude de la couleur en tant que phénomène. Elle considère ainsi avec attention les traces d’une culture matérielle. Tant du point de vue de sa méthode que celui de sa réalisation, l’histoire de la perception des couleurs au siècle des Lumières d’Aurélia Gaillard fournit un exemple d’étude interdisciplinaire réalisée sur un vaste corpus mêlant différents genres de textes : techniques, médicaux, philosophiques, scientifiques, romans et contes. Les Lumières : inventeurs des couleurs, fabricateurs des teintes Si le terme d’« invention » qu’Aurélia Gaillard mobilise dans le titre de son ouvrage intrigue au départ, ce dernier est précisé dès l’introduction et mis en lien avec les ambitions matérielles de l’ouvrage. Ce n’est pas au sens latin de « trouver » qu’inventer est ici entendu, mais bien au sens de « fabriquer » (p. 8-9). Une seconde précision permet à l’auteure de définir l’objet de cette invention en distinguant clarté et teinte des couleurs. Tandis que l’Antiquité latine considérait principalement les couleurs en fonction de leur clarté, c’est-à-dire leur brillance et leur rapport à la lumière, le xviiie siècle quant à lui voit s’opérer une démultiplication des teintes — les coloris et leurs nuances —, ainsi qu’un renouvellement paradigmatique de la couleur : s’y renouvellent et s’y réunissent pour la première fois des discours, des savoirs, des pratiques et des te
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