Un mondial qui s’annonce sous tension

L’enquête annuelle « Predictions 2026 » d’Ipsos, menée fin octobre-début novembre 2025 auprès de 23 642 adultes en ligne de moins de 75 ans dans 30 pays (dont la France), dresse le bilan de 2025 et les attentes pour l’an prochain. Réalisée sur la plateforme Global Advisor d’Ipsos (et IndiaBus en Inde), elle révèle un optimisme personnel à 71% pour 2026 malgré une année 2025 jugée « mauvaise » pour 66% des pays, avec des craintes économiques (48% anticipent une récession), climatiques (48% pour un match du Mondial annulé par la météo) et sociétales qui impactent directement le sport. Pour les acteurs du business sportif, ce baromètre trace les contours d’un Mondial 2026 (59% prévoient de le regarder) à intégrer dans des stratégies prudentes sur pouvoir d’achat, IA et résilience environnementale.

L’étude Ipsos enregistre un contraste frappant entre le jugement porté sur 2025 et les attentes pour 2026.

  • 66% des répondants estiment que 2025 a été une « mauvaise année » pour leur pays, mais seulement 50% la jugent mauvaise pour eux et leur famille.​
  • Pourtant, 71% se déclarent optimistes à l’idée que 2026 sera meilleure pour eux, alors que seuls 49% pensent que l’économie mondiale sera plus forte l’an prochain.​

Pour les marques sportives, diffuseurs et ayants droit, cela confirme une ligne de crête : les individus veulent croire en leur trajectoire personnelle, tout en restant sceptiques sur le contexte macroéconomique. En communication, les récits tournés vers le quotidien, le mieux‑être, la famille et la progression individuelle auront plus de résonance que les grandes promesses sur « l’économie du sport » ou la croissance globale.​

 Récession, pouvoir d’achat et arbitrages loisirs

La crainte d’un environnement économique tendu reste forte.

  • 48% des répondants jugent « probable » que leur pays soit en récession en 2026, et 38% envisagent un krach des principaux marchés boursiers.​
  • Les opinions sont en revanche coupées en deux sur le pouvoir d’achat : 47% pensent que leur revenu disponible sera plus élevé en 2026, 43% jugent cela improbable.​

Pour le business du sport, cela signifie :

  • Une pression persistante sur les billets, abonnements et produits dérivés, dans un contexte où le consommateur anticipe encore l’instabilité.​
  • Un arbitrage plus fin entre dépenses « passion » (matchs, maillots, déplacements) et coûts incompressibles, qui renforcera l’importance d’offres packagées, flexibles et perçues comme « valeur sûre ».​

Les ligues qui misent sur l’internationalisation de leur base fans – déplacements longue distance, hospitalités premium, expériences VIP – devront tenir compte de cette ligne de fracture : la moitié des publics croit à une amélioration de son pouvoir d’achat, l’autre non.​

Mondial 2026 : un rendez-vous massivement attendu… et vulnérable

Le chapitre dédié à la Coupe du monde 2026 est sans doute le plus directement exploitable pour l’écosystème sport.

  • Près de 6 personnes sur 10 (59%) déclarent prévoir de regarder le Mondial, avec des pics chez la Gen Z masculine (71%) et un net retrait chez les femmes baby-boomers (39%).​
  • 48% pensent qu’un match sera annulé ou interrompu à cause d’événements météorologiques extrêmes, révélant une conscience aiguë du risque climatique pesant sur les grands événements outdoor.​

Autrement dit, la Coupe du monde reste un mastodonte d’audience, mais elle est désormais lue à travers le prisme du climat et de la vulnérabilité opérationnelle. Pour les organisateurs, diffuseurs et sponsors, le sujet ne se limite plus aux plans de contingence : la capacité à montrer, prouver et raconter la résilience climatique de l’événement devient un argument central auprès du grand public.​

Sur le plan marketing, l’étude rappelle aussi que 82% des gens prévoient de passer plus de temps avec leurs proches en 2026, et 75% de faire davantage de sport. La Coupe du monde s’inscrit donc dans une aspiration globale à partager des moments collectifs et à bouger davantage – un cadre idéal pour les campagnes centrées sur la convivialité, le jeu, le mouvement plutôt que sur la seule performance élite.​

L’IA, entre destruction d’emplois et promesse d’efficience

Le rapport met à nu une ambivalence profonde vis‑à‑vis de l’intelligence artificielle.

  • 67% des répondants estiment que l’IA va détruire de nombreux emplois dans leur pays, en hausse par rapport à l’an dernier, tandis que 43% pensent qu’elle créera beaucoup de nouveaux emplois.​
  • Dans 21 des 30 pays, la crainte de pertes d’emplois liées à l’IA progresse, avec des sommets à 76% en Indonésie et Singapour, contre un plancher à 46% au Japon.​

Pour l’industrie du sport – où l’IA irrigue déjà la billetterie dynamique, la tarification, la personnalisation des contenus, l’analyse de la performance, voire la création de formats – ce climat impose une vigilance accrue. Les acteurs qui se vantent trop agressivement d’« automatiser », « optimiser » ou « disrupter » au détriment des emplois risquent d’entrer en collision frontale avec un imaginaire collectif dominé par la peur de déclassement.​

La fenêtre de tir est donc étroite :

  • D’un côté, l’IA est un levier puissant pour réduire les coûts d’acquisition, enrichir les fan journeys et produire des contenus sur mesure.​
  • De l’autre, elle oblige les marques sportives à articuler un récit crédible sur la façon dont la technologie améliore l’expérience des fans et des pratiquants sans éroder les emplois dans les stades, les médias ou le retail.​

Climat, sécurité, tensions sociales : un décor plus sombre pour les grands événements

La section dédiée à l’environnement et à la sécurité mondiale éclaire le contexte dans lequel vont se dérouler Mondial 2026, grands championnats continentaux et JO d’hiver 2030.

  • 78% des sondés jugent probable que la température moyenne mondiale augmente encore en 2026, et 69% anticipent davantage d’événements météorologiques extrêmes dans leur pays que l’année précédente.​
  • 59% pensent que des mouvements de protestation de grande ampleur auront lieu dans leur pays pour contester la manière dont il est gouverné, un niveau supérieur à celui mesuré avant la pandémie.​

Le sport, traditionnel « exutoire » social, se retrouve ainsi happé par deux grandes anxiétés : dérèglement climatique et instabilité politique. D’un côté, les organisations sportives devront démontrer que leurs modèles événementiels sont compatibles avec une planète plus chaude et plus instable ; de l’autre, elles ne pourront plus ignorer durablement les colères qui traversent la société, qu’il s’agisse du coût de la vie, de la gouvernance ou des inégalités.​

Sur ce terrain, l’étude indique qu’environ la moitié des répondants (48%) pensent que leur gouvernement adoptera des objectifs climatiques plus exigeants, en léger recul par rapport à 2024. Pour les ligues et fédérations qui cherchent à s’aligner sur les politiques publiques – ou à se positionner en avant‑garde avec des calendriers plus sobres, des infrastructures plus vertes, des déplacements réduits – cette défiance relative vis‑à‑vis de l’action publique ouvre un espace : celui d’un sport qui peut se présenter comme laboratoire de solutions concrètes.​

 Social media fatigue, corps et apparence : nouvelles grilles de lecture de la fan expérience

Les « bonnes résolutions » déclarées pour 2026 disent beaucoup du rapport aux écrans, au corps et à l’image, trois dimensions clés pour le marketing sportif.

  • 37% des répondants prévoient de réduire leur utilisation des réseaux sociaux, tandis que 53% jugent cela peu probable.​
  • 75% entendent faire davantage d’exercice, 60% prévoient de consacrer plus de temps à leur apparence, avec des écarts générationnels marqués (les femmes Gen Z étant les plus engagées sur ces deux dimensions).​

Pour les organisations sportives, deux dynamiques se superposent :

  • Une lassitude déclarée vis‑à‑vis des réseaux sociaux, qui plaide pour des contenus plus utiles, plus incarnés, moins purement promotionnels, et pour une ré‑intermédiation via des communautés plus qualitatives (programmes membres, applis propriétaires, événements physiques).​
  • Une volonté accrue de bouger, de se « mettre en scène » et de soigner son apparence, qui renforce la pertinence des offres liant pratique sportive, lifestyle, santé mentale et image de soi – des terrains déjà investis par les équipementiers et les clubs via le fitness, le training ou le streetwear.​

Là encore, le Mondial 2026 arrive au croisement de ces tendances : événement massivement consommé sur écran, mais dans un monde où une partie des publics veut moins scroller, plus sortir, plus pratiquer. Cela peut accélérer le basculement de certains budgets de pure audience vers des activations physiques et phygitales qui réconcilient visionnage, pratique et expérience de groupe.​

Alain Jouve

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