Après la circulaire Darmanin, le tribunal de Montpellier dresse “l’état des lieux” de son dispositif d’aide aux victimes 

À la sortie de leur conseil de juridiction du 21 novembre, la présidente Catherine Lelong et le procureur de la République Thierry Lescouarc’h ont déroulé un tableau offensif : celui d’une juridiction “active et déjà en avance” dans la prise en charge des victimes. Leur message se voulait clair : Montpellier n’a pas attendu les injonctions nationales pour structurer un parcours complet.

Le procureur de la République de Montpellier Thierry Lescouarc’h et la présidente du tribunal judiciaire de Montpellier Catherine Lelong ©L.B/Hérault Tribune

Le vendredi 21 novembre, en sortant d’un conseil de juridiction exceptionnellement dense, la présidente Catherine Lelong et le procureur de la République Thierry Lescouarc’h se sont lancés dans un état des lieux. Si l’exercice avait des allures de démonstration, c’est qu’il répondait directement à la lettre du 13 octobre 2025 adressée par Gérald Darmanin au ministère de la Justice, exigeant une “mise à plat” nationale et un pilotage resserré de l’aide aux victimes.

À Montpellier, cette injonction n’a pas provoqué le mouvement : elle l’a rendu public. Les deux responsables assurent que "nombre de dispositifs locaux étaient déjà en marche avant la circulaire". Mais cette accélération venue de Paris les encourage à montrer plus, expliquer davantage, “rendre plus visible”. Ce vendredi, le tribunal judiciaire de Montpellier a donc déroulé un parcours qu’il juge “exemplaire mais toujours perfectible”, et dans le même souffle dévoilé les fragilités qui le menacent.

Un contexte qui presse

Ils sortent de la salle, dossiers encore chauds, et posent immédiatement le décor : cette réunion exceptionnellement fournie - élus, forces de sécurité, Centre hospitalier universitaire de Montpellier, France Victimes 34, Défenseur des droits, barreau - est le résultat direct des instructions ministérielles.

La lettre de Gérald Darmanin du 13 octobre 2025 n’est pas passée inaperçue : urgence à "remettre l’usager au cœur", lancement d’un site national, future Direction des usagers et des victimes, conseils élargis pour montrer ce qui fonctionne. "Nous étions déjà dans cette dynamique", répète Catherine Lelong. "La circulaire nous a simplement permis de tout rassembler, tout montrer."

À Montpellier, explique-t-elle, le terrain était prêt. Depuis 2021, la juridiction travaille à structurer la prise en charge : "On dit parfois que les magistrats ne sont pas assez sensibilisés aux victimes : ce n’est pas vrai ici", affirme la présidente. Le nouveau procureur de la République de Montpellier Thierry Lescouarc’h abonde, pointant "toutes les atteintes aux personnes comme la priorité du tribunal". Mais les deux reconnaissent un angle mort : "Notre système fonctionne, mais il reste trop peu visible hors du palais."

Une juridiction qui s’avance en pionnière

Dans le récit qu’ils livrent, il y a une forme de fierté assumée. "Le tribunal affiche un dispositif continu", explique Catherine Lelong : accueil au service d’accueil unique du justiciable, puis bureau d’aide aux victimes où France Victimes 34 tient une permanence quotidienne, accompagnement juridique, appui à l’audience, suivi post-sentenciel, jusqu’à la sortie de détention.

Les dispositifs appliqués parlent d’eux-mêmes. La Maison des femmes Agnès-McLaren, inaugurée le 24 juin 2024, a "accueilli 392 femmes en un an". L’unité d’accueil pédiatrique pour l’enfance en danger, ouverte en novembre 2023 au Centre hospitalier universitaire de Montpellier, concentre auditions filmées, examens médico-légaux et soutien psychologique : un "guichet complet" pour éviter aux enfants des parcours éclatés. Les évaluations des besoins des victimes (EVVI), "devenues un outil cardinal", ont doublé en quatre ans, passant de 243 en 2020 à 540 en 2024. Le Téléphone Grave Danger, "remis par le parquet pour garantir une explication immédiate", voit ses attributions multipliées par trois entre 2021 et 2025 ; soixante-quatre victimes en sont équipées au 21 novembre.

Autre innovation assumée : "loger l’auteur plutôt que la victime", dans le cas de violences intrafamiliales identifiées. "L’auteur doit partir du foyer, pas la victime", assume Thierry Lescouarc’h. Trois logements, financés par la préfecture, sont aujourd’hui réservés "aux auteurs placés sous contrôle judiciaire manquant de solutions et de moyens pour éviter une récidive ou la rue". Trente-six hommes y ont été hébergés. En réponse à des faits d'actualité, le tribunal tient à rappeler qu'à Montpellier, depuis 2021, les victimes sont systématiquement informées des permissions ou des libérations. "On agit bien au-delà des obligations minimales. Nous passons par l'association France Victimes 34 ou l'avocat".

Et une nouvelle étape s’annonce : une convention est en préparation pour introduire un chien d’assistance judiciaire inspiré du modèle québécois, destiné à accompagner les victimes lors des auditions sensibles. "Nous avons déjà un chien à Béziers, parfois demandé ici, nous allons signé une convention pour sanctuariser son action sur notre juridiction".

Une architecture parfois illisible

Malgré l’arsenal revendiqué, la présidente Catherine Lelong et le procureur de la République Thierry Lescouarc’h butent sur un paradoxe qu’ils reconnaissent tous deux : le dispositif montpelliérain existe, il fonctionne, mais il reste largement sous les radars. “Ce que nous faisons est solide, mais trop peu visible hors du palais”, concède Catherine Lelong, en admettant que le parcours est encore perçu comme un “mille-feuille” par celles et ceux qui tentent d’y entrer. À l’intérieur du tribunal, les équipes maîtrisent les protocoles. À l’extérieur, les victimes, les élus et même certains partenaires peinent encore à comprendre à qui s’adresser, dans quel ordre, et ce que le territoire propose réellement.

Thierry Lescouarc’h en convient lui aussi : “Nous avons un système complet, mais il n’est pas suffisamment lisible pour celles et ceux qui en auraient le plus besoin.” Même des dispositifs essentiels restent méconnus. La contribution citoyenne, qui a rapporté 103 850 euros en 2023 puis 73 300 euros en 2024 pour financer des aides d’urgence aux femmes victimes de violences, demeure obscure pour une partie des acteurs locaux. Idem, les permanences d’avocats créées le 1er janvier 2023 - l’une générale, l’autre dédiée aux violences intrafamiliales - peinent à atteindre toutes les victimes. De la même façon, l'unité d’accueil pédiatrique pour l’enfance en danger, "saluée comme une avancée majeure", n’est pas encore identifiée par tous les services orientants.

C’est précisément l’un des objectifs du conseil de juridiction du 21 novembre : remettre les éléments bout à bout, rendre visible ce qui était resté cloisonné, recoller les pièces d’un puzzle que les professionnels, eux, voient très bien… mais que les victimes, souvent, ne devinent pas. Pour la juridiction, l’enjeu est double : rendre lisible un système qu’elle estime “en avance”, et éviter que cette avance ne reste confidentielle, enfermée dans les murs du palais.

Un modèle sans filet

Le point d’alerte est revenu sans détour dans toutes les bouches. "Il manque du monde partout et le budget est réduit à une peau de chagrin", reconnaît Catherine Lelong. Greffe, parquet, application des peines, services spécialisés : l’ensemble fonctionne, mais "à flux tendu".

France Victimes 34, colonne vertébrale du dispositif montpelliérain, concentre le paradoxe : une activité croissante, mais des financements instables et des subventions en baisse. "Notre force, c’est l’engagement des équipes ; notre faiblesse, c’est qu’il repose sur des moyens inadaptés".

La circulaire du 13 octobre 2025 n’a pas créé cette fragilité, mais elle a permis à la juridiction de la rappeler, de la partager aux élus locaux et nationaux, d'appeler au soutien et à l'action. "Nous avons construit quelque chose d’efficace", conclut Catherine Lelong. "Maintenant, il faut pouvoir le préserver."

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