
À Montagnac, un forage d’une nappe vendu à un géant de l’embouteillage a mis le feu aux poudres dans un territoire agricole régulièrement en stress hydrique. Ce dimanche 23 novembre, le “carnaval de l’eau” a rassemblé associations, habitants et juristes, bien décidés à faire annuler la vente.
Montagnac, dimanche 23 novembre. Sous les tambours du “carnaval de l’eau”, deux associations - Coord’eau 34 et Veille au Grain - prennent la tête d’une mobilisation qui, en quelques mois, a quitté les fossés du village pour devenir un front politique régional. Au cœur de la bataille : la vente du forage profond de la Castillonne, cédé par la commune au groupe Alma, maison mère de Cristaline, Saint-Yorre et Vichy.
Le forage dont il est question alimente une nappe utilisée historiquement pour l’agriculture et de petites activités locales. Ses capacités exactes sont encore discutées, mais les associations évoquent "un potentiel d’environ 3 000 litres par jour". Selon eux, la société prévoirait la production de près d'un million de bouteilles par jour.
“On veut que la vente soit cassée, la population doit choisir ce que l’eau doit devenir”, martèle Vincent, de Coord’eau 34, l’un des visages de la mobilisation. L’ampleur de la colère vient de là : pour beaucoup, cette nappe profonde, à 1 500 mètres, n’est pas un actif dormant mais l’ultime réserve stratégique d’un bassin versant déjà épuisé.
“Un enchaînement de décisions incompréhensibles”
Le forage de la Castillonne n’était plus qu’un vestige. Creusé en 1986 pour une activité géothermique, il avait ensuite servi à l’élevage de silures avant d’être abandonné en 2015. En 2018, la municipalité rachète le terrain à la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural pour 30 000 euros : 3 700 m², puits et chemin compris. Pour les habitants, la page est tournée.
Puis arrive le 29 septembre 2022. Ce jour-là, une délibération rapide valide la cession du forage à la Compagnie générale d’eaux de source, filiale du groupe Alma. La vente est officialisée en avril 2024 pour 37 000 euros. Et c’est là que tout explose. “C’est honteux, ça n’a aucun sens dans un territoire sous sécheresse permanente”, résume Anne-Marie.
La colère est d’autant plus importante que la découverte du projet tiendrait, elle, du hasard. À l’hiver 2022, des propriétaires apprennent que des représentants d’une société souhaitent poser des tuyaux sur leurs terres. Ils remontent la piste et tombent sur la délibération municipale. “Ces riverains ont subi des chantages”, accuse Christophe Savary, président de Veille au Grain. “C’est ce qui nous a donné l’énergie de créer l’association.”
À partir de là, le dossier se déplie comme un mille-feuille mal ficelé. “Il y a eu un enchaînement de décisions incompréhensibles, des documents signés trop vite, des contradictions dans les dates”, insiste encore Christophe Savary. L’association compile alors une liste d’irrégularités : absence d’estimation des Domaines, erreurs dans les déclarations préalables de travaux, panneau d’affichage non conforme, mentions de recours inexistants alors que deux ont bien été déposés. Toutes envoyées au procureur.
Selon eux, la vente pourrait être annulée pour irrégularités, et le forage racheté ou réintégré dans le domaine public. “Il est encore temps. L’autorisation d’exploitation n’a pas été donnée par l’État”, insiste Vincent. Un point décisif.
Une mobilisation qui s’agrège et s’accélère
La troisième Assemblée de l’eau, organisée ce dimanche, a agi comme un catalyseur. "Ça fait trois ans qu’on travaille ce sujet, et là on est vraiment en train de se structurer", résume Vincent, de Coord’eau 34. Selon lui, l’alliance scellée avec Veille au Grain a donné un coup d’accélérateur à une dynamique déjà en montée. Et derrière chaque prise de parole, un même refus : la privatisation de la ressource. "L’eau, c’est un commun, même plus un bien : un commun inaliénable qui n’a pas de prix."
La diversité des présents donne la mesure du moment : défenseurs des nappes, collectifs anti-bassines, associations de consommateurs, militants écologistes, habitants simplement venus, comme Nadine, "pour défendre leur village". Tous convergent vers deux objectifs – arrêter le projet d’embouteillage et replacer le forage dans le patrimoine public.
Du côté de UFC-Que Choisir, le diagnostic tombe comme un couperet. "On est face à l’inverse d’un accès équitable à l’eau : une ressource stratégique bascule dans la logique privée", affirme Gilbert, représentant de l’association. Pour ces militants, l’embouteillage incarne un modèle où "seuls ceux qui paient ont accès à une eau devenue produit, pas bien commun".
Dans la salle, d’autres voix rappellent l’enjeu de coordination. "On avait besoin de se rencontrer, de coordonner nos forces. On voit que les mêmes logiques se répètent partout", constate Julie. L’urgence, dit-elle, est double : partager les expertises.
Cette mosaïque d’acteurs a acté la rédaction d’une charte commune : opposition à tout usage intensif de la nappe, exigence de transparence sur les volumes réellement disponibles, vigilance absolue sur les projets économiques liés à l’eau.
Une affaire locale devenue symbole
Au fil des échanges, un thème s’est imposé : la question ne porte plus seulement sur Montagnac, mais sur la justice territoriale face aux tensions hydriques. “L’eau, c’est le bien commun par excellence. On ne peut pas parler de sécheresse toute l’année et laisser filer une ressource dans le privé”, estime Anne-Marie.
Les participants évoquent le cycle de l’eau fragilisé, les sols qui s’assèchent dès le printemps, et les restrictions parfois prolongées jusqu’en décembre. Plusieurs pointent une incohérence structurelle : Montagnac se situe au bas du bassin versant, dans la partie la plus vulnérable aux tensions hydriques. “Il faut réfléchir avec son cerveau, pas son porte-monnaie”, glisse l’un d’eux.
Beaucoup établissent des parallèles avec d’autres dossiers : mégabassines agricoles, dérogations successives sur les pompages, autorisations considérées comme trop généreuses vis-à-vis de certains acteurs économiques. Pour eux, ces épisodes dessinent un même paysage : celui d’un territoire où les citoyens doivent “devenir eux-mêmes les garants de la loi environnementale”, face à des institutions jugées permissives.
La colère s’accompagne d’un sentiment d’abandon : “Comment l’intérêt public peut-il être dévoyé au profit de quelques-uns ?”, interroge le représentant d’UFC-Que Choisir. Lui aussi insiste : “L’eau potable doit rester accessible. L’eau en bouteille n’est pas une solution durable pour un territoire.”
Une prochaine assemblée se tiendra au printemps, peut-être près d’un projet de bassine – "pour rendre visible l’ensemble des combats liés à l’eau dans la région", glisse le président de Veille au grain.








