Montpellier : la mairie Delafosse a-t-elle vraiment tué les commerces du centre-ville ?

Le récit d’un centre-ville “à l’agonie” s’est imposé à Montpellier, nourri par les vitrines vides, les travaux permanents et un malaise diffus. Mais derrière les images choc, les données dessinent un paysage plus complexe. L’Écusson n’est pas un désert commercial : il est devenu un terrain de frictions économiques et politiques, où cohabitent renouveau, inquiétude et incompréhension.

Boulevard du Jeu-de-Paume, certains commerces sont à l'arrêt ©L.B/Hérault Tribune

Les piétons affluent, les cafés se remplissent, les enseignes se renouvellent. Pourtant, rarement les commerçants ont semblé aussi soucieux. Les flux montent, le ticket moyen baisse : un paradoxe qui brouille les diagnostics. Certaines rues concentrent les friches, d’autres renaissent une fois les travaux terminés. Dans ce climat, chaque fermeture devient un symbole pour les oppositions, chaque chantier un étendard pour la majorité.

L’Écusson, un patient en fin de vie ?

Dans la pré-campagne municipale de 2026, le commerce du centre prend une place centrale. Serge Martin (SDE) s’appuie sur un chiffre devenu viral : "quarante-deux boutiques fermées entre la place Jean-Jaurès et la Grand Rue Jean-Moulin". Un tronçon visible, symbolique, où les vitrines vides créent un effet couloir. Pour lui, le diagnostic est catégorique : "le commerce montpelliérain est sinistré". Il affirme que "certains enregistrent jusqu’à 80 % de baisse de chiffre d’affaires" et attribue cette situation à des causes locales : "travaux interminables, insécurité, perte d’accessibilité… les clients ne viennent plus".

Isabelle Perrein, candidate soutenue par le Modem, formule une critique parallèle. Pour elle, la question centrale n’est pas tant la vacance que l’accès : "Un commerce ne peut pas vivre uniquement avec la population qui habite autour. Montpellier est devenue inaccessible." Elle évoque des rendez-vous annulés "parce que les clients n’ont pas réussi à se garer" et martèle : "Il faut rétablir les places de livraison et des parkings abordables pour faire revenir les gens."

Un malaise généralisé 

Sur le terrain, le malaise est palpable. Des commerçants font état “de rues coupées plusieurs fois par les travaux”, d’une clientèle “hésitante le soir”, d’une atmosphère moins lisible. Chacun évoque “quelque chose qui s’est tendu”, sans toujours être d’accord sur la cause ni sur l’ampleur.

Élodie, serveuse près des Halles Laissac évoque une ambiance “plus dure depuis quelques années”, un climat d’incivilités qui pèse sur l’accueil et une clientèle “plus tendue, plus hésitante”, marquée aussi par l’inflation. Yanis, restaurateur non loin de là, pointe un facteur similaire : la dégradation du climat en soirée. Une clientèle plus prudente, des réservations qui se font plus tard ou se reportent. “Le soir, ça change tout. J'ai perdu près de 20% de chiffres d'affaires depuis 2022”, soupire-t-il. 

Les soirées sont devenues incertaines pour les commerçants ©L.B/Hérault Tribune
Les soirées sont devenues incertaines pour les commerçants ©L.B/Hérault Tribune

Dans son magasin de vêtement, Luc*, lui, incrimine la disparition d’une partie de la clientèle issue de la périphérie. “Moins de stationnement, plus cher, plus complexe… Au bout d’un moment, les gens renoncent.” Le problème n’est pas l’Écusson, dit-il, mais “l’effort mental” nécessaire pour y accéder. Marc, à la tête d’une boutique de décoration, voit exactement l’inverse : “une hausse continue de la fréquentation depuis trois ans”. Il reconnaît les nuisances et les crispations, mais refuse d’attribuer l’état du commerce à la seule politique municipale. “Les fondamentaux ne sont pas si mauvais”, assure-t-il.

Nadia déplace encore le curseur. Les difficultés ? Les charges, l’énergie, la logistique, les matières premières. “Qu’on soit à Montpellier ou ailleurs, c’est le même combat : absorber des coûts qui augmentent plus vite que nos ventes. Et maintenant les gens disent qu'on est trop cher, et préfère faire venir des coiffeurs à domicile qu'ils paient au black parce que ça leur coûte moins.”

Les rues voient passer du monde, mais peu d'acheteur ©L.B/Hérault Tribune
Les rues voient passer du monde, mais peu d'acheteur ©L.B/Hérault Tribune

Et puis il y a Laurent Roy, président de l’association Pari Jeu-de-Paume, qui dit "refuser les récits catastrophistes". Auteur d’une lettre adressée "aux éternels mécontents", il juge que l’ambiance générale est largement façonnée par les réseaux sociaux : “Un fait divers devient une théorie générale. Une fermeture devient une preuve d’effondrement”, dit-il. Il pointe dans le même souffle que, sur le boulevard du Jeu-de-Paume, les “vacants” brandis par les oppositions ne reflètent pas la réalité : trois locaux appartenant à la Serm, trois au privé, “dont plusieurs déjà reloués”. "On ne peut pas refaire la boutique du Père Noel cette année parce qu'il y a plus de locaux vides d'après la Métropole", lance-t-il. Sur les privés, il dénonce les prix fixés sur le marché montpelliérain : "on a des locaux de moins de 30m2 affichés à plus de 150 000 euros ! Comment voulez-vous que des marques de qualité, authentique, qui ne sont pas des grandes machines, s'installent ?". Sur l’insécurité, il se montre lucide mais nuance : “Ce qui relève du narcotrafic dépasse la Mairie. C’est un sujet d’État.”

Des ressentis nuancés par des chiffres

À mesure que s’accumulent les anecdotes sur des vitrines qui se ferment, une impression de déclin s’est installée dans le débat public. Pourtant, les données racontent une autre histoire. Les relevés de la Ville situe la vacance commerciale de l’Ecusson "autour de 9%", "un chiffre stable depuis 2022” indique la CCI. Un niveau inférieur à la moyenne nationale (10,64 %) et à nos voisins de Perpignan (16,4%), mais supérieur à Strasbourg (moins de 7%), dont la morphologie est pourtant comparable.

En d’autres termes, le centre ne serait pas en train de s’effondrer suite à des politiques locales, il évoluerait dans un contexte national devenu structurellement plus difficile. C’est ce que défendent aujourd’hui les adjoints Boris Bellanger et Alban Zanchiello. Et la CCI Hérault enfonce leur clou en nuançant le bilan fait par Serge Martin : “Oui, il y a beaucoup de vacants sur la Grand rue Jean Moulin, mais tous ne sont pas partis suite à de mauvais résultats économiques, plusieurs d’entre eux ont déménagé dans des locaux mieux proportionnés, parfois à quelques mètres de là. S’ils restent vides, c’est en grande partie parce que le marché est dominé par des loyers exorbitants”.

La même tension entre perceptions et données se retrouve dans la question de la fréquentation. Alors que certaines voix, comme celle d’Isabelle Perrein, accusent la municipalité conduite par Michaël Delafosse d’avoir “fait fuir” les Montpelliérains du centre-ville en rendant l’accès et le stationnement plus contraignants, les données de Mytraffic indiquent une progression de 15 % de la fréquentation dans l’Écusson en 2024 par rapport à 2023. Les rues enregistreraient des volumes de passage “parmi les plus élevés depuis dix ans”.

Données My traffic sur la fréquentation du centre-ville de Montpellier ©MyTraffic
Données My traffic sur la fréquentation du centre-ville de Montpellier ©MyTraffic

Mais cette vitalité masque un renversement profond : la hausse des flux ne se traduit plus mécaniquement en chiffre d’affaires. La CCI de l’Hérault observe une érosion du panier moyen, un constat abondamment confirmé par les commerçants. Les visiteurs arpentent les rues, regardent, comparent, photographient… puis achètent ailleurs, souvent en ligne. Là encore, Montpellier ne fait pas exception. La Fédération pour la promotion du commerce spécialisé (Procos) mesure une baisse de 1,6 % du panier moyen en 2024, résultat des commandes en ligne, de l’essor de la seconde main et de l’arbitrage budgétaire des ménages face à l’inflation.

La dissociation entre fréquentation et consommation se confirme avec les années. “J’ai des clients qui rentrent dans ma boutique, essayent, trouvent ce qu’ils étaient venus chercher et repartent les mains vides. Ils me disent qu’ils vont commander en ligne pour bénéficier des promos ou trouver la même référence dans un site de bonnes affaires”, partage Luc. Les chiffres confirment : le commerce en ligne a atteint 175 milliards d’euros en 2024, tandis que l’habillement perd des milliers d’enseignes depuis dix ans.

L'accessibilité, un irritant devenu central

S’il existe un terrain où les ressentis l’emportent indéniablement sur les métriques, c’est celui de l’accès au centre-ville. Les oppositions politiques dénoncent “la suppression de 600 places de stationnement”, tandis que la municipalité répond que “Montpellier dispose d’une capacité globale supérieure à celle de Toulouse, mais insuffisamment utilisée faute de lisibilité”. 

Mais comme le rappellent plusieurs commerçants, “les places de stationnement sont éloignés de l’hypercentre et des commerces”. Sans compter que depuis plusieurs années, Montpellier figure à la 6e place des villes où le stationnement est le plus cher de France, avec un prix estimé à 101 euros par mois, devançant Bordeaux de 10 euros (rapport Zenpark 2024).

Pour les professionnels et les consommateurs, le stationnement est un point noir ©L.B/Hérault Tribune
Pour les professionnels et les consommateurs, le stationnement est un point noir ©L.B/Hérault Tribune

Plusieurs professionnels évoquent des comportements très concrets : des clients qui “écourtent leur présence pour éviter une amende”, d’autres qui “viennent moins souvent”, et “des salariés qui doivent absorber des coûts de stationnement qu’ils jugent disproportionnés”. L’accumulation de contrôles, de travaux, de tarifs élevés et de déplacements contraints nourrit un sentiment général de complexité, voire de renoncement.

Les chantiers successifs accentuent ce sentiment d’accès contrarié. “On a l’impression d’être pris dans un cycle permanent de travaux, de déviation et de poussière. Comment voulez-vous que les gens s’installent sur nos terrassement si tout ce qu’ils entendent c’est le marteau piqueur”, lance un restaurateur de l’Aiguillerie.  Pour lui et beaucoup d’autres, c’est ce qui expliquerait qu’une partie de la clientèle “se replie vers les zones commerciales périphériques – Odysseum, Lattes, Pérols, Le Crès –, perçues comme “plus pratiques et moins risquées”.

*Certains prénoms ont été changés

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