“Accepter de perdre nos enfants” : dans l’Hérault, les maires réclament des explications

La déclaration choc du général Fabien Mandon au congrès des maires, appelant la France à se préparer à une guerre possible, questionne les élus locaux. Dans l’Hérault, plusieurs maires analysent un message jugé solennel, brutal, parfois déplacé, alors que l’État diffuse en parallèle un guide d’urgence destiné aux citoyens.

Frederic Roig maire de Pegairolles de lEscalette et president de lAMF34 ©DR

L’intervention du chef d’état-major des armées, Fabien Mandon, devant le congrès des maires mercredi 19 novembre a eu l’effet d’une bombe. Évoquer la perspective d’un conflit majeur, affirmer qu’il faudra peut-être "accepter de perdre nos enfants" ou consentir à un effort économique massif : rarement un militaire de ce rang ne s’était exprimé ainsi devant des élus locaux. Ce jeudi 20 novembre, l’État diffusait un guide de préparation à l’urgence, détaillant notamment le contenu d’un kit essentiel en cas de crise majeure comme un conflit ou une catastrophe naturelle. En quarante-huit heures, la communication gouvernementale a pris une forme nouvelle : celle d’un pays qu’on commence à habituer à l’idée de la guerre. 

"Il ne peut y avoir qu’une expression politique ensuite"

Dans l’Hérault, cette prise de parole fait réagir nombre d’élus. Pour Frédéric Roig, maire de Pégairolles-de-l’Escalette et président de l’association des maires du département, les mots du général “sont durs, font froid dans le dos” et rappellent une géopolitique mondiale “sans dessus dessous”, traversée par les conflits en Ukraine ou au Moyen-Orient, entre autres. Il insiste cependant sur un point : un chef militaire ne s’exprime pas ainsi sans un signal venu d’au-dessus. “On attend maintenant un peu plus d'explications de ce que le pouvoir politique met derrière les mots que le chef d'état-major des armées a utilisés”, avance-t-il. 

“Il a dit ‘d’ici 30 jours à trois ou quatre ans, le pays pourrait rentrer en guerre’. Ca veut dire quoi dans 30 jours ? Quand on balance un truc comme ça, il ne peut y avoir qu’une expression politique ensuite”, estime-t-il, ajoutant qu’il “aurait été beaucoup plus convenu que ce soit le ministre des Armées, voire le Premier ministre ou le Président de la République” qui tiennent un tel discours. L’élu, ancien parlementaire, se dit habitué aux alertes, mais attend désormais que l’exécutif explicite ce qui se cache derrière cette gravité inhabituelle. 

"Comment voulez-vous rassurer les gens quand on leur fout la trouille ?"

L’effort demandé aux maires laisse aussi perplexe. Fabien Mandon les invite à préparer les esprits, à insuffler “une force d’âme” à la population mais Frédéric Roig s’interroge. “Comment voulez-vous rassurer les gens quand on leur fout la trouille ? Quand le chef de l'état-major des armées dit ‘On va avoir des enfants qui vont mourir’, qu'est-ce que vous voulez qu'un maire puisse après aller rassurer les gens ?” Dans un contexte social crispé, il juge irréaliste d’assigner aux communes le rôle de paratonnerre psychologique. Oui, les maires ont tenu la première ligne lors du Covid. Non, les responsabilités régaliennes ne peuvent leur être glissées dans les bras. Et si la perspective d’un conflit devait réellement se rapprocher, “c’est collectivement” que les pouvoirs publics devraient agir, pas en déléguant les frissons de la gestion de crise aux élus locaux. 

Cette frontière entre compétences locales et nationales est également au cœur de l’analyse de Frédéric Lafforgue, maire de Castelnau-le-Lez. S’il reconnaît “un risque réel”, alimenté par les intimidations russes ou les actes de sabotage en Europe, il estime que le lieu de cette annonce n’était “pas approprié” et que ce message ne relevait “ni de son rôle, ni de sa prérogative”. Pour lui, les maires ne sont pas les bons interlocuteurs d’une telle solennité : l’armée reste un domaine strictement étatique, et “il faut arrêter de tout confondre”. L’élu s’interroge tout de même : message diligenté par Emmanuel Macron ou stratégie d’un militaire pour se faire entendre après avoir été ignoré ? Frédéric Lafforgue n’écarte aucune hypothèse, mais appelle à “redonner un cadre” avant que l’inquiétude ne se transforme en désordre. 

L’État “se décharge de ses responsabilités premières"

Plus au nord, le maire de Restinclières, Geniès Balazun, dit avoir été “surpris” par une intervention d’une telle ampleur. Sa crainte à lui aussi est que l’État “se décharge de ses responsabilités premières et régaliennes” au profit des communes. Tout en soulignant que les municipalités n’ont “jamais fui” leurs responsabilités et ont même souvent agi “au-delà de celles prévues par la loi face au désengagement certain de la puissance étatique”, il met en garde contre une instrumentalisation du rôle des élus locaux. Geniès Balazun refuse d’envisager le conflit armé comme une fatalité et rappelle qu’il appartient à sa “génération bénie qui n’a jamais connu la guerre” de tout faire pour empêcher qu’elle ne renaisse sur le sol européen. 

François Rio, maire de Saint-Jean-de-Védas, aborde pour sa part la question de façon pragmatique. Il rappelle que les maires sont formés pour faire face à ce type d’évènement et s’exercent “une fois par an avec une journée de résilience”, mobilisant pompiers, forces de l’ordre et services municipaux. Certaines communes disposent de réserves d’eau ou de matériel. Néanmoins, l’édile qui était présent lors du discours du chef d’état-major des armées l’admet, “je ne vous cache pas qu’en tant que maire, c’est compliqué d’entendre ça.” 

Les maires de l’Hérault se retrouvent dans une position singulière : destinataires d’une alerte qu’ils n’ont pas sollicitée, ils sont sommés d’en gérer les répercussions sans en posséder les clés. Si tous s’interrogent sur la stratégie réelle du gouvernement, ils convergent sur un point : le pays mérite maintenant une clarification. Ce discours du général Mandon avait-il pour but de créer une prise de conscience nécessaire ? Ou est-ce une stratégie d’ajouter au climat de peur pour mieux arriver à ses fins ? 

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