
De notre envoyé spécial à Tanger
Le Maroc y a cru jusqu’au bout. Pays hôte de la Coupe d’Afrique des nations du 21 décembre au 18 janvier, il s’était donné rendez-vous avec son destin le soir de la finale face au Sénégal. À Tanger, comme partout dans le royaume chérifien, l’attente était immense. Pendant plus de deux heures de jeu, l’espoir est resté intact avant de se briser au terme d’une prolongation cruelle. La victoire du Sénégal, acquise au terme d’un scénario haletant et controversé, a offert aux Lions de la Teranga une deuxième étoile continentale, tout en laissant aux Marocains un goût amer, celui d’un sacre manqué à domicile.
Sur le terrain, la physionomie du match a nourri les frustrations. Le Maroc a longtemps résisté aux assauts des Sénégalais, multipliant même des séquences offensives. Mais la rencontre a basculé dans la confusion lorsque des joueurs sénégalais ont quitté la pelouse pour protester contre une décision arbitrale jugée défavorable, offrant un pénalty à la dernière minute du temps réglementaire au Maroc. Une scène rare en finale, qui a interrompu le jeu durant de longues minutes, entraînant des altercations entre les staffs adverses.
Or, contre toute attente, l’attaquant vedette du Maroc Brahim Diaz rate l’occasion rêvée d’inscrire un but. Dans le stade et dans les bars, règne un silence de cathédrale. Mais pire, pour les supporteurs des Lions de l’Atlas, les Sénégalais finissent par marquer durant les prolongations. Agacés par cette fin tragique, dès le coup de sifflet final, les Marocains ont quitté les lieux de rassemblement, la tête basse et le drapeau roulé.
Des billets à plus de 5 000 euros
Pourtant, tout avait merveilleusement bien commencé. Dès l’aube du 18 janvier, malgré une pluie persistante et un froid mordant, Tanger était déjà en mouvement. Sur la corniche, dans les quartiers populaires comme dans les ruelles escarpées de la Kasbah, la CAN s’imposait partout. Les échoppes avaient troqué leur marchandise habituelle contre des piles de maillots soigneusement suspendus : Brahim Diaz, Achraf Hakimi, mais aussi l’attaquant star du Sénégal Sadio Mané. Les drapeaux rouges frappés de l’étoile verte flottaient aux fenêtres, sur les capots des voitures, noués autour des épaules comme des capes.
La fête était déjà panafricaine. Les supporters sénégalais déambulaient en groupes, drapés de grands boubous verts et jaunes, parfois coiffés de bonnets traditionnels. À leurs côtés, des supporteurs algériens avaient fait le déplacement, tandis que plusieurs égyptiens, vêtus en pharaons avec des colliers dorés et des coiffes stylisées, attiraient les regards et les smartphones. « Aujourd’hui, on n’est pas qualifiés, mais on est là pour le spectacle », souriait Mahmoud, venu d’Alger avec son fils, avouant qu’il avait quand même espéré obtenir deux places à la revente pour assister au match à Rabat : « les billets se vendaient à plus de 5 000 euros, donc j’ai vite abandonné cette option ».
À l’approche de midi, la bonne humeur prenait le dessus sur la rivalité. Devant un café de la médina, un Marocain lançait à un groupe sénégalais : « Profitez du petit rayon de soleil, ce soir il va faire froid pour vous ! » Réponse immédiate, dans un éclat de rire : « La coupe dormira à Dakar ce soir ! » Plus loin, un supporter sénégalais pointait un maillot de Hakimi, défenseur du Paris Saint-Germain et véritable star dans le royaume chérifien : « Il court vite, mais Sadio court plus vite ! », « Peut-être, mais ce soir, il ne passera pas », répliquait calmement un Tangérois, sourire en coin.
Dans la fan zone, installée non loin du centre-ville, les musiques ont résonné dès le milieu de la journée. Des DJs alternaient entre afrobeat, musiques sénégalaises et tubes marocains. Les stands de restauration proposaient msemen, sandwichs kefta, brochettes fumantes et thé brûlant, indispensables pour lutter contre le froid. Pouvant accueillir des milliers de personnes, des familles sont arrivées en nombre, femmes, hommes, grands-parents et enfants mêlés. Les plus jeunes arboraient fièrement l’étoile verte dessinée sur les joues, courant entre les écrans géants, ballon sous le bras.
Plus de 200 000 Sénégalais vivent au Maroc
À partir de 18 heures, la ville s’est progressivement figée. Les bars étaient pleins à craquer, certains clients arrivant très tôt pour s’assurer une place face aux écrans. Pour l’occasion, les terrasses ont dû s’agrandir, empiétant sur les trottoirs, voire même sur la route. Pendant le match, l’application InDrive, le Uber local, cessait quasiment de fonctionner : trop de rues bloquées, trop de circulation, trop de monde dans les rues.
Chaque action marocaine déclenchait une vague de cris, chaque incursion sénégalaise faisait monter la tension. Quand les joueurs sénégalais ont quitté la pelouse pour protester, la colère a éclaté. « Ce n’est pas ça, le football », lançait Samir, la quarantaine, les mains crispées sur son drapeau. « Une finale, ça se joue, ça ne se négocie pas. »
Après le but décisif du Sénégal, Tanger est restée debout, figée. Pas de débordements, pas de violence. Des visages fermés, des discussions animées refaisant le match, mais aussi des applaudissements. Des Marocains sont allés féliciter leurs adversaires. Les Sénégalais ont célébré avec retenue et respect, conscients du contexte.
Au pied des remparts de la Kasbah, Abdoulaye, Sénégalais installé à Tanger depuis cinq ans, savourait l’instant. « J’ai gagné ce soir, mais je vis ici tous les jours. Le Maroc m’a accueilli, respecté. Cette CAN, c’est une réussite sur tous les plans. » Plus de 200 000 Sénégalais résident au Maroc et sont pour la grande majorité bien intégrés. Autour d’Abdoulaye, des Marocains acquiesçaient en silence. Hamza, l’un d’entre eux, les larmes aux yeux, témoigne tout de même sa fierté : « même si je suis triste, pendant 3 semaines, notre pays a montré au monde entier que l’Afrique était capable d’organiser de grands évènements ».
Le 19 janvier, Tanger s’est réveillée dans un calme inhabituel. Les rues, encore parsemées de drapeaux froissés et de papiers de fête, reflétaient un sentiment mêlé de déception et de fierté. Dans les cafés, les discussions reprenaient autour du match, avec des mines un peu moroses mais des éclats de rire ponctuels lors des chambrages amicaux entre Marocains et Sénégalais. Même après la défaite, la ville semblait digérer le choc, rappelant que le football, malgré ses résultats cruels, pouvait continuer à créer des liens et à faire vibrer un continent entier.
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