
On fait le bilan, calmement. Maire de Ganges depuis 2011, après plus de trente ans d’engagement municipal, Michel Fratissier a choisi de ne pas se représenter. À quelques mois de la fin de son mandat, il revient sans détour sur son bilan, la transformation de la ville, la lourdeur psychologique de la fonction, l’impact sur sa vie personnelle, la société française et l’avenir de Ganges. Entretien.
Hérault Tribune : Vous êtes maire de Ganges depuis 2011. Pourquoi avoir décidé de ne pas briguer un nouveau mandat aux élections municipales de mars 2026 ?
Michel Fratissier : Parce que je suis élu depuis 1989, adjoint depuis 1989, maire depuis 2011. Ça fait 37 ans dans les affaires locales. À un moment donné, il faut accepter de passer la main et de faire autre chose de sa vie. Quinze ans comme maire, c’est long. Je m’y suis préparé depuis longtemps et je sais que l’équipe qui suit est expérimentée et renouvelée. Je n’ai pas d’appréhension sur la suite. Et puis, si on défend une retraite un peu tôt, il faut aussi l’appliquer aux élus.
Comment avez-vous préparé votre "succession" ?
Bertrand Vivancos [60 ans, bras droit de M. Fratissier, brigue à son tour la mairie] est adjoint depuis deux mandats et conseiller régional. Il connaît parfaitement la commune, il est identifié par les partenaires institutionnels. Les novices apportent de l’énergie, mais il faut une ossature expérimentée. Quand on est maire, il faut connaître les dossiers et être connu du Département, de la Région, de l’État.
"L’objectif était de redonner une identité à Ganges et de recréer de la mixité sociale."
Avec le recul, comment définiriez-vous votre action municipale ?
Ce n’est pas une action personnelle, c’est une action collective. Dès mon arrivée, j’ai porté un projet de transformation du centre ancien, discuté et validé avec l’État, la Région et le Département. L’objectif était de redonner une identité à Ganges, de réorganiser le centre-ville, de recréer de la mixité sociale. Il ne s’agissait pas d’exclure les populations modestes, mais de faire revenir des habitants qui avaient envie de vivre en centre-ville.
Les Halles ont été un projet structurant...
Oui. Avec les Halles, des gens qui ne venaient jamais en centre-ville y viennent désormais. Certains ne vont jamais au café, mais viennent manger aux Halles. Ils découvrent une autre population. C’est un projet réussi. Il a redonné envie de venir en centre-ville.
Sur l’habitat, quels ont été les principaux enjeux ?
Avec l’OPAH-RU, on a obtenu plus de trois millions d’euros de l’Anah pour réhabiliter 170 logements. Ça va changer structurellement la nature de l’habitat à Ganges. Ça fait quinze ans que je dis à l’État qu’il y a une bombe à retardement dans les petites villes. L’État s’est longtemps focalisé sur les quartiers prioritaires et a ignoré l’habitat indigne rural.
La santé est aussi un dossier majeur, avec la nouvelle clinique et la fermeture de la maternité...
La clinique, c’est un combat de longue haleine. On a travaillé avec l’ARS et Cap Santé. Je ne suis pas un maire à mégaphone. J’ai travaillé. La maternité a été suspendue, mais on a maintenu une activité périnatale. Les travaux ont démarré : 35 millions d’euros d’investissement privé. On aura une clinique neuve, avec un pôle médical de plus de 60 médecins, d’ici fin 2027.
"Je reçois surtout des gens en difficulté : le mal-logement, le chômage, les conflits de voisinage."
Avez-vous des regrets sur les projets non réalisés ?
Non. Sincèrement, sur le mandat qui vient de s’écouler, on a fait 110 % de ce qu’on avait annoncé, malgré deux années de Covid. Je n’ai pas de regrets sur les projets.
En revanche, vous évoquez souvent la difficulté psychologique du mandat.
Le mandat de maire est très enrichissant, mais psychologiquement très dur. Je ne suis pas le maire de Montpellier. Je reçois surtout des gens en difficulté : le mal-logement, le chômage, les conflits de voisinage. Quand des personnes s’effondrent dans votre bureau en disant « si vous ne m’aidez pas, je ne vais pas m’en sortir », c’est dur. À force, on se demande ce qu’est devenue la société française. Si elle ressemble à ce que je vois dans mon bureau, c’est inquiétant.
Avez-vous été confronté à des tensions avec la population ?
Peu. J’ai connu des moments difficiles, notamment pendant les gilets jaunes. Une fois, ma rue a été taguée, enfin ils se sont trompés de maison… Mais je n’ai pas été agressé physiquement. Les gilets jaunes ont été difficiles à gérer parce qu’il n’y avait pas de représentants. Discuter pendant trois heures pour apprendre le lendemain que ce n’était pas les bons interlocuteurs, c’est ingérable.
"Je me suis protégé en étant sur aucun réseau social."
Ce mandat a-t-il eu un impact sur votre vie personnelle ?
Oui. J’ai divorcé. Mon second mariage, oui, c’est lié au mandat de maire. Être maire, c’est difficile pour l’entourage. On est très pris, très exposé.
Comment vous êtes-vous protégé ?
En n’étant sur aucun réseau social. Aucun. Je suis universitaire, mais j’ai toujours refusé. Je suis totalement étanche. Les réseaux sociaux, c’est la haine. Quelqu’un a pris un PV, il pleut, il y a un trou dans le trottoir, et ça déverse une violence incroyable. Se préserver, c’est vital.
Vous avez reçu Emmanuel Macron à Ganges en avril 2023. Comment cela a-t-il été vécu ?
Je suis républicain. Quand le président de la République vient, je l’accueille. Mais les invectives ont été violentes, notamment au moment du 49.3 sur les retraites. Heureusement que mes filles n’étaient pas là. On aurait pu s’en prendre à elles pour m’atteindre.
"Il faut aimer les gens pour être maire, avoir de l’humanité et de l’empathie."
Que souhaitez-vous dire à votre successeur ?
D’abord, de se protéger. Et de ne pas être sur les réseaux sociaux. Il faut aimer les gens pour être maire, avoir de l’humanité et de l’empathie. Pas besoin d’être un intellectuel ou d’avoir fait bac +8. L’intelligence humaine est la première qualité. Être maire, ce n’est pas être conseiller municipal ou adjoint. La pression n’a rien à voir.
Sur la sécurité, la situation s’est-elle dégradée à Ganges ? Il y a eu, en avril dernier, plusieurs bagarres et des coups de feu dans le centre-ville...
Les trafics se sont compliqués, comme partout. On a une gendarmerie depuis longtemps. On attend les renforts promis, notamment la brigade mobile. Je vais rencontrer la nouvelle préfète pour lui reparler de ce dossier.
Comment voyez-vous l’avenir de Ganges ?
Je suis optimiste. La métropole de Montpellier se développe, la première couronne est saturée, le foncier devient hors de prix. Ganges se retrouve dans une dynamique de réurbanisation. Les mutations territoriales sont rapides. Il n’y a pas une ruralité, mais des ruralités. Le défi est de transformer cette diversité en force, de créer de l’identité et de l’adhésion au territoire.
Un dernier mot. Quel sentiment domine au moment de quitter vos fonctions ?
Je suis serein.








