Violences faites aux femmes : depuis Montpellier, les associations placent les entreprises devant leur responsabilité

La progression est constante : 3,5 femmes sont victimes chaque jour, et toutes les sept heures, une femme est tuée, tente de l’être, se suicide ou tente de se suicider sous la pression de son conjoint ou ex-conjoint. Le phénomène est massif, structurel, et dépasse largement le cadre privé. Problème : les entreprises ne savent souvent pas comment agir.

Conférence de presse du 20 novembre 2025 sur le rôle des entreprises dans la lutte contre les violences faites aux femmes ©L.B/Hérault Tribune

Dans son rapport annuel publié ce jeudi 20 novembre, la Mission interministérielle pour la protection des femmes dresse un tableau plus sombre encore que les précédents : 1 283 femmes victimes de féminicide conjugal, de tentative de féminicide ou de harcèlement ayant conduit à un suicide en 2024, soit 3,5 par jour. C’est ce même jour que, à Montpellier, un collectif hybride porté par les Créateurs d’émotions positives et Face Hérault dévoilait son événement du 25 novembre, consacré au rôle décisif - et encore trop sous-estimé - des entreprises dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

Une France qui compte ses mortes

Dans son rapport annuel publié le 20 novembre, la Mission interministérielle pour la protection des femmes dresse un tableau encore plus sombre que l’année précédente. Le comptage est glaçant : 107 féminicides conjugaux en 2024 (+11 %), 270 tentatives, 906 cas de harcèlement conjugal ayant mené à un suicide ou une tentative. À cela s’ajoute des violences sexuelles en hausse : une femme victime de viol ou tentative toutes les deux minutes, une victime de harcèlement sexuel toutes les 23 secondes.

La réalité dépasse les déclarations d’intention. Rappelons-le, la lutte contre les violences avait été présentée comme la “grande cause du quinquennat”. Un engagement, répété, affiché, mais les courbes, elles, n’ont pas suivi. Elles ont même grimpé.

Le constat n’a rien de polémique : il repose entièrement sur les chiffres publics. Et c’est dans ce fossé entre discours et réalité que s’inscrit l’initiative montpelliéraine. Non pas pour combler un vide politique, mais pour apporter, à l’échelle de l’entreprise, une réponse concrète là où les victimes passent chaque jour : leurs bureaux, leurs ateliers, leurs lignes de caisse, leurs open spaces.

“L’entreprise est souvent le premier lieu où la violence se voit”

Bien loin de l’idée selon laquelle les violences resteraient confinées “au domicile”, les acteurs de terrain racontent une toute autre histoire. "L’entreprise est souvent le premier lieu où la violence se voit", observe Sandrine Musel, fondatrice des Créateurs d’émotions positives, l’une des chevilles ouvrières de l'événement du 25 novembre. "Quand une femme n’a plus personne à qui parler, c’est souvent au travail que quelque chose finit par craquer."

En 2024, près de 60 % des femmes ayant appelé le 3919 étaient salariées : un chiffre qui suffit à rappeler que "le lieu de travail n’est pas un espace neutre" : il est un endroit où la violence peut surgir, se répéter, ou être enfin révélée. "On voit la peur avant même de comprendre l’histoire", ajoute Satya Goetz Lancel, psychotraumatologue et spécialiste des dispositifs d’accompagnement en entreprise. "Le travail peut être un refuge ou une trappe. Tout dépend de la réaction de l’employeur."

Un coût humain, et économique

Les victimes paient le prix le plus lourd, évidemment : perte de confiance, isolement, troubles cognitifs liés au stress, ruptures professionnelles. Plus de 55 % des femmes victimes voient leurs performances chuter. Presque une sur deux a déjà pensé à quitter son emploi pour échapper à la spirale.

Mais parfois la meilleure façon de faire comprendre que le sujet dépasse la seule trajectoire individuelle, c'est de rappeler son impact. En 2023, le poids économiques des violences conjugales étaient estimées à 132 milliards d’euros par an, selon Vigdis Morisse-Herrera, fondatrice de la plateforme montpelliéraine Opale Care. "À quel moment va-t-on chiffrer combien coûte un viol au contribuable ?", interroge Vigdis Morisse-Herrera. Ce n’est pas de la provocation : c’est une manière de rappeler que l’inaction a un prix exorbitant.

Et les associations féministes le répètent : "un investissement de 1,5 milliard d’euros par an permettrait de prévenir l’essentiel de ces violences", soit 87 fois moins que le coût actuel. Comme le pointe Michèle Tisseyre, présidente de Face Hérault : "On peut faire mieux que l’obligatoire : cela rapporte plus que ça ne coûte."

Une méthode déjà éprouvée

L'interrogation du rôle de l'entreprise face aux violences faites aux femmes doit beaucoup au travail de fond mené depuis plusieurs années, notamment par la Montpelliéraine Satya Goetz Lancel. Après les attentats de Trèbes, la psychotraumatologue est missionnée pour accompagner les salariés d’une grande enseigne. Elle découvre alors une absurdité : si les victimes d’attentats relèvent des dispositifs de l’État, les salariés traumatisés, eux… relèvent de leur employeur. De là naît une première méthode d’accompagnement psychotraumatique, puis un protocole “cousin” appliqué aux violences conjugales, imaginé après la comptabilisation de "dix décès dans la même année dans le seul réseau Système U".

Co-construite, la réflexion a donné naissance à des pistes d'action, que la professionnelle a baptisé "droits exceptionnels" tels que : la mise à disposition de documents adaptés, l'affichage dans les entreprises des relais, formation de référents dans l’entreprise, entretien confidentiel avec les dirigeants, orientation en moins de 24 heures vers la bonne ressource (psy, juriste, police, association), jours d’absence dédiés (présentation au tribunal, dépôt de plainte...), aménagement du temps de travail, mobilité d’urgence, accès prioritaire à l’hébergement via Action Logement...

"Beaucoup de femmes ne savent même pas qu’elles peuvent être protégées par leur employeur, insiste Satya Goetz Lancel. C'est ce travail de pédagogie qu'il nous faut faire à plus grande échelle." Résultats de ses échanges avec les grandes enseignes de distribution, à partir de janvier 2026, une campagne sera visible dans 500 points de vente en Occitanie. Avec un message : si vous êtes en danger à la maison, votre employeur peut vous aider.

IBM Montpellier comme point de ralliement

Le rendez-vous du 25 novembre à IBM Montpellier est ni un colloque institutionnel, ni une opération de communication. C’est une tentative d’articuler - enfin - les mondes qui se croisent autour des victimes sans toujours se parler. Autour des Créateurs d’émotions positives et de Face Hérault, la journée réunit des entreprises de toutes tailles, des psychologues et psychotraumatologues, des associations spécialisées, des juristes, des artistes et médiateurs culturels, des représentants institutionnels et, bien sûr, le grand public.

La programmation mêle théâtre, chorale, témoignages professionnels, tables rondes, ateliers pratiques, et mise en réseau. "Les outils artistiques font bouger les mentalités", insiste Sandrine Musel. Une manière d’affronter la violence sans la figer dans le registre de la sidération.

Informations pratiques

Lieu : IBM site Majoria, amphithéâtre Bastide, 1 rue de la Vieille-Poste à Montpellier

Date et horaires : le mardi 25 novembre 2025, de 16h à 19h15

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