Caissiers chez Auchan, ils racontent les sanctions hallucinantes pour quelques euros de perdus
<p>Une boîte de concentré de tomate à 0,85 euro, une remise de trois euros accordée par réflexe à une cliente, un chariot passé à la caisse pendant une panne informatique. Vu de loin, ces scènes de supermarché paraissent anodines. Pour plusieurs hôtesses de caisse d’Auchan, elles ont pourtant déclenché des mises à pied, des licenciements pour faute grave, des gardes à vue et parfois des années de procédure, sur fond de salaires à temps partiel et de tickets de caisse scrutés au centime.</p> <p>Alors que les prix grimpent et que la question du <strong>pouvoir d'achat</strong> revient dans chaque foyer, ces salariées de la grande distribution disent voir leur propre vie basculer pour quelques euros. Entre affaires individuelles très médiatisées, grèves récentes et restructurations en chaîne, elles décrivent un quotidien fait de pression, de peur de l’erreur et d’impression d’être sacrifiées dans les plans des directions.</p> <h2>De Tourcoing à Longuenesse, quand une caissière Auchan licenciée devient un symbole</h2> <p>Juillet 2016, Auchan City à Tourcoing. Karine, hôtesse de caisse depuis l’ouverture du magasin, travaille à temps partiel pour élever seule ses trois enfants, avec un salaire inférieur à 1 000 euros. Ce matin-là, elle surveille six caisses minute, règle les problèmes et conseille les clients depuis plus de deux heures. À 10 h 17, une cliente, présentée sous le nom de Madame X, profite d’une promotion sur des packs d’eau pétillante "un acheté, un offert". Elle signale des stickers de réduction supplémentaires, Karine effectue la manipulation, la cliente réalise une "bonne affaire" qui lui permet de conserver un euro, laisse ses packs sous la surveillance de l’hôtesse de caisse, puis revient chercher des paquets de nouilles de marque Auchan.</p> <p>À 10 h 50, Madame X sort du magasin. Il "semblerait qu'elle aurait emmené avec elle, sans la scanner à la caisse, et ceci échappant à l'attention de Karine, une petite boîte de concentré de tomate", raconte un texte militant qui résume l’affaire en parlant d’une salariée "licenciée pour 0,85 €". Deux jours plus tard, le 11 juillet, Karine apprend sa mise à pied. Le 28 juillet, elle reçoit une lettre de licenciement pour faute grave, sans indemnité. Le dossier évoque vidéosurveillance, enregistrements, cinq pages de réquisitoire. Dans le même registre, un tract relayant un article de Médiapart affiche ce titre choc : "Auchan: une caissière syndiquée à la CGT licenciée pour une erreur de trois euros !" Sur le site de la CGT Auchan, un autre article titré "La famille Mulliez a encaissé 1 milliard d'euros de CICE entre 2013 et 2018" met en regard ces affaires de caissières et les aides publiques reçues par l’actionnaire familial du groupe.</p> <h2>Pression, erreurs de caisse et vidéosurveillance : le quotidien des hôtesses de caisse d'Auchan</h2> <p>L’histoire de Vicky Vandesavel, dans le Nord, illustre la façon dont une "erreur" de caisse peut déborder bien au-delà du magasin. Hôtesse de caisse depuis bientôt seize ans au magasin Auchan de Longuenesse, elle est mise à pied le 1er décembre 2015 puis licenciée le 31 pour faute grave. On lui reproche un "chariot de complaisance" au bénéfice d’une amie, lors d’une panne informatique. Poursuivie pour complicité de vol, emmenée du magasin par la police, elle est hospitalisée après sa garde à vue. "C'est comme si c'était hier pour moi, confie la jeune femme depuis Bordeaux, où elle a démarré une nouvelle vie, c'est trop douloureux, ça ne s'oublie pas", raconte Vicky Vandesavel dans un témoignage relayé par Radio Panik. Le 12 octobre 2017, presque deux ans plus tard, le tribunal correctionnel de Saint-Omer la relaxe. "Mon honneur est lavé. Je revis. J’en ai pleuré une heure non-stop." Elle déménage avec son mari et leurs trois enfants à Bordeaux fin juillet 2017 et reprend un poste d’hôtesse de caisse dans un Intermarché près d’Angoulême, tandis que sa procédure aux prud’hommes pour licenciement abusif suit toujours son cours.</p> <p>Derrière ces affaires, il y a aussi une machine technique et organisationnelle très lourde. Une caisse d’hypermarché, rappelle un documentaire sonore diffusé par Radio Panik, c’est d’abord un ordinateur connecté à de multiples systèmes : serveur de paiement qui interroge la banque du client, catalogue du magasin pouvant compter plus de 100 000 références, gestion des cartes de fidélité, système de pesée, imprimante de ticket, lecteurs de codes-barres fixes et manuels. À cela s’ajoutent des caméras pour surveiller caissières et clients, parfois des logiciels de reconnaissance faciale, des superviseurs qui peuvent intervenir. Les pannes et dysfonctionnements ne sont pas rares, tandis que certains surveillants sont aussi chargés "d’instruire des dossiers de licenciement, surtout envers des délégué(e)s syndicaux(ales)", selon ce même témoignage. La sociologue Marlène Benquet, qui a travaillé trois ans en immersion dans un grand groupe de distribution, résume sa démarche ainsi : "Je voulais savoir ce que cela faisait d'être caissière pour comprendre pourquoi elles ne se révoltaient pas ou, en tout cas, moins que dans d'autres secteurs professionnels", explique-t-elle sur France Culture. Elle décrit des salariés mis "en condition de ne pouvoir faire autrement", pris dans des réorganisations successives, avec une autonomie réduite et une insécurité grandissante.</p> <h2>Crise du pouvoir d'achat et restructurations : pourquoi les caissières d'Auchan se disent oubliées</h2> <p>Au-delà des cas individuels, le climat social chez Auchan s’est encore tendu avec les plans de restructuration récents. Ce vendredi 5 septembre, la CGT Auchan appelle à la grève dès 8 h 30 devant cinq magasins, dont ceux de Villars, Béziers, Faches-Thumesnil, Illkirch-Graffenstaden et Fontenay-sous-Bois. À Villars, dans la Loire, le magasin doit passer de 13 000 à 10 000 mètres carrés, tandis que 3 000 mètres carrés seront cédés à d’autres enseignes pour un montant de 11,5 millions d’euros de travaux. "Cela fait 36 ans que je suis dans la boîte, on a eu de belles années, se souvient Tony Tourèche, délégué syndical à Auchan Villars, un brin nostalgique. Mais Guillaume Darrasse, le nouveau président d’Auchan, est là pour les résultats et on le voit, tout ce qui ne fonctionne pas, on s’en sépare. Le magasin de Villars va passer de 13 000 à 10 000 mètres carrés. On craint une casse sociale", alerte-t-il dans les colonnes du média local IF Saint-Étienne. Le syndicat revendique des "conditions de travail dignes", le maintien des statuts, droits et acquis sociaux, et l’arrêt de ce qu’il appelle la "braderie sociale", alors que le modèle de l’hypermarché est jugé en perte de vitesse.</p> <p>Les inquiétudes s’appuient sur des chiffres très concrets. Tony Tourèche rappelle qu’"au mois de novembre dernier, l’enseigne annonçait la suppression de près de 2 400 emplois" et qu’Auchan a vendu 22 supermarchés, dont 9 ex-Casino. Il souligne que le projet interne Cap 8000 fixe, pour 10 000 mètres carrés de surface de vente, un besoin de 240 employés, quand Villars en compte aujourd’hui 420, ce qui nourrit la peur de nouveaux départs. "La surface du rayon multimédia et équipement de la maison a été divisée par deux. Dans l’équipe il y avait des salariés qui, comme moi, avaient 20 ou 30 ans d’ancienneté. On les remplace par des équipiers polyvalents, qui coûtent moins cher", déplore encore le délégué syndical. Avec la fin des "primes de progrès", il dit voir des collègues payés à peine au-dessus du Smic après vingt ans dans l’entreprise. Dans le même temps, Auchan prépare une nouvelle étape en confiant l’exploitation d’une partie de ses supermarchés à des franchisés sous bannière Intermarché ou Netto, selon des dépêches économiques. Pour les hôtesses de caisse, déjà confrontées aux agressivités de certains clients et à la peur de l’"erreur de caisse", ces annonces renforcent le sentiment de ne pas peser dans les décisions alors qu’elles restent en première ligne, entre les fins de mois compliquées des clients et les plans de transformation décidés au siège.</p> <meta name="original-source" content="https://www.melty.fr/societe/caissiers-chez-auchan-ils-racontent-les-sanctions-hallucinantes-pour-quelques-euros-de-perdus-2279083.html" /><meta name="syndication-source" content="https://www.melty.fr/societe/caissiers-chez-auchan-ils-racontent-les-sanctions-hallucinantes-pour-quelques-euros-de-perdus-2279083.html" /><meta name="robots" content="noindex, follow" />
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