« Jag et Johnny » — Beaufs, bêtes et bravoure

Laurène Marx poursuit son geste de « stand-up triste » aux côtés de la comédienne Jessica Guilloud, qui raconte dans ce beau spectacle l’Isère populaire et blanche où elle a grandi.

Enfin ! Laurène Marx, trop longtemps restée en marge du circuit institutionnel, est finalement au programme de cette édition 2025 du Festival d’Automne. Il aura fallu du temps et un détour par la Suisse — où le petit monde du théâtre fût plus rapide à reconnaître son talent — pour que son concept de « stand-up triste » trouve sa place dans les théâtres parisiens. Après Pour un temps soi peu et Portrait de Rita, l’autrice et metteuse en scène présente Jag & Johnny, un seul-en-scène porté par la comédienne Jessica Guilloud au Théâtre Ouvert. Point commun avec le stand-up « joyeux », le spectacle s’ouvre sur un plateau entièrement nu, exception faîte d’un micro et d’une flûte traversière. Depuis sa scène, Jessica Guilloud alpague directement le public, et raconte sans ambages une enfance passée au sein des classes populaires blanches de l’Isère.

Il y a dans Jag et Johnny une émotion immédiate, sans apprêt, qui prend à la gorge. Jessica Guilloud, dîte Jag, dépeint le monde de son enfance qu’elle décrit, sans détour, comme une « famille de beaufs ». Avec ce récit, la comédienne, qui a arrêté l’école à seize ans, interroge le regard des dominant sur sa classe populaire blanche — le mépris social, la relégation, mais aussi le genre et le féminisme. À l’heure où d’autres, comme l’essayiste Rose Lamy, revendiquent l’étiquette de « beauf », Jag choisit elle aussi de retourner le stigmate, et d’en faire un territoire d’interrogations plutôt qu’une insulte. Le mépris social traverse la société entière, et Jag en fait la matière première de son récit.

Rire au bord des larmes

On suit par exemple Jag dans les trajets en voiture quotidiens avec sa mère, les repas de famille, les anniversaires dans les salles des fêtes. La narration avance par secousses, comme si la mémoire trébuchait. On passe alors du banal au politique, d’une table du dimanche aux violences d’État, d’un silence de salon à une réflexion sur le racisme ou l’homophobie. Cette discontinuité désoriente autant qu’elle épouse le chaos du vécu, la confusion des émotions. « Il y a une grande racine qui traverse le village, qui parfois perce le béton et transperce le cœur des gens. »

Cette racine, c’est la filiation, l’enfance, la colère, tout ce qui ronge Jag. Quand la comédienne confie qu’elle « continue de rentrer chez ses parents en espérant qu’ils règlent l’enfance, mais qu’il ne se passe rien  », tout est dit : l’attente, la déception, la répétition de ce cirque. Quelques détails rassurants subsistent tout de même : le papier peint inchangé des grands parents, l’habitude de se retrouver devant la télé en famille. Autant de points d’ancrages anodins en apparence, qui soulignent la fragilité de cet univers que décrit la comédienne.

Et, c’est le plus surprenant, un humour à vif naît de cette matière brute. « Le vrai rire est un mouvement de résistance et pas un rot de joie », souligne Jag. Chez la comédienne, le rire est un moyen de transformer la honte en énergie, et la douleur en langue. Rire avec Jag n’est pas vraiment confortable : son humour, étrange, rend perceptible ce qui fait mal. S’y niche un drôle de mélange, fait de cruauté et de tendresse. Une manière, sans doute, de montrer le monde tel qu’il est, sans fards ni faux-semblants.

Jag & Johhny, un spectacle de Laurène Marx et Jessica Guilloud. En tournée du 10 au 20 décembre au Théâtre de la Ville, à Paris, du 13 oct. au 15 nov. 2025 au théâtre de La Reine Blanche, à Paris, le 19 novembre 2025 à Paris Nord Campus Bobigny ainsi que le 26 novembre 2025, Paris Nord Campus Villetaneuse.

L’article « Jag et Johnny » — Beaufs, bêtes et bravoure a été publié sur Maze.

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