Histoire : L’Iran de Gobineau

L’un dans l’autre, Arthur de Gobineau passera cinq années de sa vie en Perse. D’abord comme simple conseiller d’ambassade, de 1855 à 1858, auprès du plénipotentiaire en titre, Prosper Bourée, l’un des diplomates français les plus aventureux du XIXe siècle. Puis en tant qu’ambassadeur de plein droit, de 1861 à 1863.

Le Moyen-Orient a attiré Gobineau dès sa jeunesse, comme s’il y était « véritablement né » . Il se peut qu’il ait acquis des notions de persan dès le lycée. Il est établi qu’il fréquentait volontiers, dans les années 1840, le cénacle qui s’était formé autour de Jules Mohl, le traducteur du Shâhnâmeh ( le Livre des rois), l’épopée nationale iranienne composée au Xe siècle par Ferdowsi. Mais ses deux séjours à Téhéran font mieux que de le confirmer dans son ancien penchant : il trouve en Perse la matière de trois chefs-d’œuvre, Trois Ans en Asie , les Religions et philosophies de l’Asie centrale, les Nouvelles asiatiques, ainsi que celle d’une Histoire des Perses, non dénuée d’intérêt, et d’une Lecture des textes cunéiformes, qu’il vaut mieux oublier. Il se fait tour à tour journaliste, diariste, géographe, ethnologue, politologue, conteur picaresque…

Pour se rendre en Perse, Gobineau traverse la Méditerranée d’ouest en est.

Ferdinand de Lesseps ne creusera le canal de Suez que quelques années plus tard : pour gagner la mer Rouge, il faut donc remonter le Nil jusqu’au Caire : « La rive est plate et s’enfonce dans des plis de terrain qui terminent bientôt l’horizon aux yeux, mais pour le rendre infini comme la mer à l’imagination… »

Puis de la capitale égyptienne, ville aux « ombrages voluptueux », on se rend en caravane jusqu’à Suez, « bien misérable, bien petit », avant d’embarquer sur un « excellent » bateau anglo-indien, le Victoria. Escales à Djeddah, à Aden, « où il plane comme une menace […] sur les eaux immobiles », à Mascate, alors centre d’un empire maritime arabe s’étendant jusqu’à Zanzibar. Enfin, voici Bouchehr, « porte du pays de Perse », où le gouverneur le reçoit avec magnificence, au son « d’une musique militaire un peu naïve […] composée d’instruments européens et jouant des airs qui n’étaient pas indigènes ».

Téhéran, ville neuve, aux distances considérables

​Arthur de Gobineau remonte lentement, en caravane, les 1 000 kilomètres qui séparent le golfe Persique de Téhéran, la capitale royale, située dans le nord du pays, au-delà du Grand Désert salé – « resplendissant au soleil comme un grand bouclier » – et au pied de l’Elbourz enneigé. Le voici plongé dans une civilisation différente. Il en saisit peu à peu les caractères les plus importants tels que le rôle tenu par la classe commerçante (les bazaris, toujours aussi influents au début du XXIe siècle) ou le décalage constant entre la forme extérieure de l’État et de la société (monarchie, islam chiite duodécimain) et son contenu réel (demi-anarchie, foisonnement de sectes). Après Ispahan, « Versailles […] assez délabré […] mais délicieux comme un rêve […] triomphe de l’élégant et modèle du joli » , il atteint enfin Téhéran, ville neuve, bâtie de briques, où les distances, d’un point à l’autre, sont considérables.

​La Perse que découvre Gobineau est celle de Nassereddine Chah (il écrit « Nasreddin schâh »), le quatrième souverain, de 1848 à 1896, de la dynastie des Qadjars. Ce qui était encore à la fin du XVIIIe siècle un empire relativement puissant, englobant, outre la Perse proprement dite, le Caucase oriental, la Transoxiane, l’Afghanistan et le Pend-jab, n’est plus que l’“homme malade” du Moyen-Orient, tout comme la Turquie est celui de l’Europe et du Levant. Les défaites de 1813 et de 1828 contre la Russie ont réduit l’empire au plateau iranien proprement dit : trois fois la superficie de la France, certes, mais plus de déserts que de terres arables et une population clairsemée – moins de 8 millions d’habitants en 1850.

Pendant les trois premières années du règne, les réformes les plus hardies se sont succédé : création de six ministères modernes, d’une administration centralisée et non vénale, d’une armée, d’un cadastre, d’un système fiscal, d’une université laïque. Le principal mérite en revenait cependant au vizir Mirza Taghi Khan, un homme issu du peuple, que le chah avait su distinguer – au point d’en faire son beaufrère et de lui donner le titre princier d’émir-nizam – mais dont il avait finalement pris ombrage.

Après l’exécution de ce dernier, en 1852, la modernisation se ralentit, sans cesser entièrement, et n’a plus d’autre objet que d’étayer un pouvoir vacillant.

Ce drame dont il n’a pas été le témoin, mais dont le souvenir imprègne tout son séjour, Gobineau l’analyse admirablement dans Trois Ans en Asie . Le vizir, écrit-il, « paraissait avoir été taillé par la fortune pour obtenir tous les honneurs et, ce qui est autrement rare, pour les mériter. […] Très peu bienveillant pour les Européens et désireux de les éloigner, il voulait, d’un autre côté, leur emprunter des connaissances militaires et quelque chose de leur habileté industrielle. […] D’une activité sans bornes et connaissant le prix du temps comme un Américain, il simplifia beaucoup le style de la chancellerie. […] Ses audiences étaient courtes, et il terminait les affaires en peu de paroles. »

La résistance passive des militaires à l’occidentalisation

​Mais rien n’est plus difficile que de réformer une société en déclin, en Orient comme en Occident : « Les fonctionnaires, que l’émir-nizam empêchait de prévariquer, mais dont il n’avait pas augmenté les appointements réguliers, mouraient de faim et gémissaient. […] Les créanciers de l’État, qu’il avait très mal traités en refusant de reconnaître une partie des dettes du règne précédent, à la vérité plus que suspectes defraude, jetaient les hauts cris, et trouvaient moyen d’intéresser les légations à leur cause […]. »

​Dans la Guerre des Turcomans , la plus longue des cinq Nouvelles asiatiques, Gobineau évoque la résistance passive des militaires à l’occidentalisation de leur métier à travers le personnage de Ghoulâm-Hussein, alias Aga, Aga-Beg, ou Baba-Aga, sorte de Lazarillo persan, à la fois naïf et roué, qui s’engage dans l’armée du chah. « En somme, il est parfaitement vrai que c’est une vie charmante que celle du corps de garde » , répète-t-il. Mais « certains côtés de l’existence militaire ne sont pas gais du tout […] . Le mal, c’est qu’il y a des instructeurs européens […] . Ils voudraient nous forcer à demeurer dans les casernes, à y coucher chaque nuit, à rentrer et à sortir précisément aux heures que leurs montres leur indiquent. On deviendrait comme des machines, et on n’aurait plus même la faculté de respirer qu’en mesure : ce que Dieu n’a pas voulu. »

​Mais Gobineau note que la Perse souffre d’une autre contradiction : l’antagonisme entre la monarchie, magnifiée par la littérature nationale, et l’islam chiite, pour qui ne tient pour maître légitime que l’“imam caché”, qui reviendra un jour pour restaurer l’islam des origines. « La loi religieuse ne reconnaît aux rois aucune propriété régulièrement acquise. Dans leurs palais impériaux, ils sont obligés de désigner certaines chambres pour lesquelles ils payent un loyer aux mosquées, sans quoi ils ne pourraient y faire leur prière […] . Un personnage religieux aspirant à quelque sainteté n’accepte jamais l’aumône d’un roi de Perse […] . Le même personnage ne doit pas s’asseoir sur le tapis du roi […] . On a vu un mouchtebed, forcé de paraître devant le souverain, relever avec son bâton le tapis qui couvrait le sol, et prendre place sur la terre nue. Tous les assistants, le roi lui-même, comprirent l’action du saint homme, la trouvèrent légale, régulière, naturelle, et ne s’en scandalisèrent pas. »

​C’est en 1890, moins de trente ans après la seconde mission de Gobineau et alors que Nassereddine Chah régnait encore, qu’a lieu la révolte du tabac : le premier mouvement nationaliste et “progressiste” de l’Iran moderne. Il était dirigé par un chef religieux, Jamal al-Din al-Afghani. Il en va de même de la révolution de 1906, qui met fin à la monarchie absolue : ses principaux inspirateurs sont Mohamed Kazem Khorassani, un dignitaire religieux de haut rang, et son disciple Mohamed Hossein Naïni.

​La monarchie reprend le dessus en 1925, avec Reza Chah, qui fonde une nouvelle dynastie, les Pahlavis, et son fils Mohamed Reza, qui fait d’une Perse rebaptisée Iran une puissance industrielle et scientifique. Mais, en 1979, l’ayatollah Khomeini renverse le chah et instaure une dictature théocratique. Les guerres perpétuelles et la crise économique finiront bien par rappeler le roi à Téhéran pour instaurer enfin un État moderne libre. Un épilogue qui n’aurait pas déplu à Gobineau.

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