
Dans l’introduction à Qui a peur du genre ?, au moment d’analyser la « syntaxe incendiaire » qui anime le mouvement anti-genre à l’échelle mondiale, Judith Butler rappelle que « la syntaxe, de façon générale, est une manière d’agencer les éléments de la langue pour donner un sens au monde » (Butler, 2024, p. 22). Il faut noter que « penser queer » n’équivaut ni tout à fait à « penser queerly », car le calque lexical ici résiste en français (« penser queerement » ?), ni tout à fait à « penser le queer », car l’objectivation portée par l’article viendrait cette fois trahir ce qui, dans la pensée queer, veut dire autre chose. Qu’on choisisse d’en faire un substantif, un verbe, un adjectif ou, comme dans le titre du présent dossier, un mot qui hésite entre le statut d’adverbe et celui de complément d’objet, la proposition de « penser queer » commence par queeriser la grammaire. L’ambiguïté des usages théoriques du terme « queer » reste, comme on sait, indissociable des vicissitudes de sa circulation transatlantique. Est-il encore bien nécessaire de rappeler, à l’intention d’un public francophone, que dans l’argot new-yorkais des années 1920-1930, cet adjectif a perdu son sens général d’« étrange » pour devenir une injure adressée aux personnes dérogeant à la norme hétérosexuelle par leurs pratiques sexuelles ou par leur expression de genre ? Au tournant des années 1980-1990, le terme a pris un sens différent à mesure qu’il est devenu non seulement un outil d’auto-affirmation des minorités sexuelles, mais aussi un instrument de critique de la politique des identités, en somme une « arme vicieuse et ironique [a sly and ironic weapon] » que les activistes du groupe Queer Nation, formé au sein d’ACT UP New York en avril 1990, ont choisi de « voler des mains de l’homophobe [steal from the homophobe’s hands] » (Queer Nation, 1990, p. 9) pour la retourner contre lui. Contrairement au terme « gay », qui lui est alors concurrent et qui, s’étant lui-même substitué au terme d’origine médicale « homosexual », charrie un ensemble de connotations autrement positives, « queer » est encore à cette époque un « mot difficile [a rough word] » (p. 9), chargé d’une mémoire traumatique pour les individus qui tentent de se le réapproprier collectivement. Il a néanmoins pour mérite de prendre à contrepied les stratégies assimilationnistes dominantes au sein du mouvement gai et lesbien tout en invitant à serrer les rangs car, contrairement à « gay », « queer » « ne signifie pas “homme
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