
Les métaphores employées pour « penser queer en français », qui cherchent à décrire le dépassement des binarismes, notamment de genre et de sexualité, ont tendance à renvoyer à des images matérielles prises dans un sens abstrait (la fluidité, le trouble1, le flou, le brouillage, la perméabilité). Mais que se passe-t-il si on décide de les prendre au pied de la lettre ? Quel « queer » se met-on à penser quand on s’intéresse à des théories qui n’utilisent pas toujours ce terme et qui forgent pourtant des images similaires, en s’attachant à leur sens concret ? Ce sont ces questions qui m’orientent vers la « porosité visqueuse », telle que Nancy Tuana l’imagine à travers l’analyse de deux grands exemples (l’ouragan Katrina et le plastique), illustrant la façon dont les corps et ce qui les environne se transforment mutuellement. Son article s’inscrit dans un ouvrage collectif, Material Feminisms (Alaimo et Hekman, 2008), dont le point de départ est d’adresser un même reproche aux théories constructivistes queers et matérialistes, à savoir le fait qu’elles se soient, malgré leur hétérogénéité, débarrassées de l’idée de nature, de la matière des corps. Or, en se référant à la biologiste Donna Haraway et à la physicienne Karen Barad, la réflexion qui s’y déploie me paraît reconduire un geste queer, étendu à la critique des dichotomies séparant la nature de la culture, le social du biologique, le naturel de l’artificiel. Ce que j’appelle « queer » relève donc d’abord d’un geste (inquiéter le tracé de frontières, défaire les catégories2), mais, en allant au-delà du genre et de la sexualité3, celui-ci se retrouve à son tour « étrangé » par les objets sur lesquels il porte : qu’inclut alors le « queer » et peut-il jamais vraiment être fixé comme un contenu indépendamment de la lecture qui en est faite ? Karen Barad nous indique bien que « “[q]ueer” n’est pas un mot figé et déterminé ; il n’y a pas de contexte de référence stable, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il signifie tout ce que l’on veut4 » (2023, p. 93-94). La « porosité visqueuse » me semble décrire ce que font les théories queers, en renvoyant à la façon dont les catégories sont constituées – mais aussi troublées – par leur mise en relation. En découle la nécessité de « rematérialiser le social » et de « prendre au sérieux l’agentivité de ce qui est naturel » (Tuana, 2008, p. 188 ; ma traduction). La ligne de partage entre la nature et la culture, entre sexe et genre s’avère impossible à stabiliser :
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