UNE JOURNÉE AVEC... les archéologues plongeurs du port antique d’Arles

Et le Rhône recèle sans doute encore bien d'autres trésors. « On n'est pas à l'abri d'une nouvelle découverte exceptionnelle », glissait alors David Djaoui, archéologue au Musée départemental Arles antique (MDAA) et codirecteur de la mission avec Sabrina Marlier (MDAA) et Pierre Poveda (centre Camille-Jullian).

Ça pourrait bien être le cas cette fois encore. En cette rentrée 2026, et pendant cinq semaines consécutives, tous ont ressorti combinaisons et bouteilles pour reprendre le travail là où ils l'avaient laissé un an plus tôt : poursuite des fouilles sur l'épave Arles Rhône 7 (AR7) et de la prospection.

Ce matin-là, rendez-vous est donné à 8h30 sur la rive droite du Rhône, à Trinquetaille. L'équipe au complet procède au briefing de la journée : répartition entre archéologues plongeurs, photographes sous-marins et personnel chargé de la sécurité. Au total, une quinzaine de personnes. 

Après l'habillage, le chargement du bateau et une courte navigation, une première équipe accoste bientôt non loin d'AR7. L'an dernier, des conditions de plongée très compliquées avaient empêché d'atteindre les objectifs fixés, mais la poupe de ce qui semble être une allège à fond plat avait pu être partiellement rouverte, sous des mètres de sédiments. Cette année, l'objectif est d'achever la fouille de ce bateau.

9h15 : après la vérification de la pression pour chaque plongeur - « 200, c'est bon » -, Pierre Poveda et Sabrina Marlier se mettent à l'eau, caméra GoPro fixée sur la tête, en direction de l'AR7, à environ sept mètres de profondeur, dans une eau plutôt fraîche en ce premier jour d'automne. 

Vient ensuite le tour de Marie-Laure Courboulès (MDAA), et de son binôme Pierre, pour un travail de prospection. Alors qu'ils s'enfoncent dans les eaux sombres du fleuve, Laurent Borel (centre Camille-Jullian) explique le dispositif. « En dessous, il y a tout un quadrillage qui a été installé, il faut imaginer des couloirs de nage comme dans une piscine olympique. Chaque plongeur se positionne d'un côté du couloir puis avance pour repérer, cartographier et reporter. »

Hors de l'eau, les responsables de la sécurité veillent, à commencer par Benoît Poinard, le chef d'opération hyperbare. Si David, Sabrina et Pierre pilotent le volet scientifique, lui est chargé de la sécurité et de la coordination de la plongée. Ce jour-là, les conditions sont favorables. « Aujourd'hui, le Rhône a un faible débit, 500 m³/seconde, sachant que sa moyenne est plutôt de 1700. Au-delà de 1000, 1200, on se pose la question de plonger ou non. » Un débit plus calme qui offre aussi une meilleure visibilité sous l’eau, « à 1 mètre, 1,20 mètre ». Mais son travail ne se résume pas à une lecture brute des chiffres. « Il faut savoir apprécier, en fonction de sa connaissance du terrain. »

Ce jour-là justement, son rôle est rapidement mis à l'épreuve : un déversement d'eaux usées survient non loin de la zone de plongée, pendant que les équipes sont sous l'eau. Depuis le bateau, le signal de remontée immédiate est donné aux plongeurs. Immédiate, mais « jamais en pleine eau, sauf risque vital». Guidés par la toile tissée sous l'eau, ils rejoignent le quai et ressortent, alors que des matières fécales dérivent dans leur direction. Tout le monde replie bagage et rentre au QG pour une douche et une désinfection. « Ce n'est pas notre quotidien non plus, hein ? », mais cela fait partie des aléas de la fouille.

De retour à quai, l'occasion se présente de faire le point avec les archéologues. Sur AR7, « on a ouvert toute une extrémité qui semble correspondre à l'arrière du bateau et qui est extrêmement bien conservée, indique Pierre Poveda. On a une partie du pont, et surtout un cloisonnement avec une petite porte coulissante, assez exceptionnelle pour une épave de cette époque. On est face à un espace un peu énigmatique : pourquoi pas une petite cabine, ou simplement un coffre pour ranger des affaires ? Mais il y a une petite chaînette avec une serrure pour fermer la chose, c'est vraiment très étonnant et exceptionnel ! »

Même enthousiasme du côté de Sabrina Marlier, d'autant que « ce type de bateau à fond plat et de construction maritime n'a jamais été fouillé dans le Rhône ». Parmi les compétences mobilisées, des photographes professionnels plongent avec les archéologues pour restituer en 3D ce qui est observé sous l'eau : c'est la photogrammétrie. Certains éléments du bateau sont aussi prélevés, remontés en surface puis scannés en 3D, avant d'être réintégrés dans le modèle tridimensionnel reconstitué à partir du fond « afin de disposer d'un enregistrement aussi fidèle que possible de ce qui a été observé sous l'eau ».

David Djaoui, lui, est resté à terre ce jour-là, travaillant sur son terrain de prédilection : le dépotoir. « AR7 est recouvert de centaines d'amphores, de céramiques, explique-t-il. On essaie de les étudier par couches superficielles, pour voir si une chronologie est respectée, et de différencier celles qui sont au contact du bois du bateau. Cela va nous permettre d'affiner la datation. » Un dépotoir qui date du IVe siècle après J.-C. dans ses couches supérieures, et dont les céramiques se font plus anciennes à mesure qu'on descend.

L'élément le plus surprenant ici reste toutefois le nombre de semelles cloutées retrouvées. « Sur Arles Rhône 3, on avait fouillé 900 m³ sans en trouver aucune. Sur AR7, dans le dépotoir, on est déjà à neuf semelles cloutées, dont une de taille enfant, datées du IIIe siècle après J.-C. » Pourquoi autant de chaussures ? Difficile à dire pour l'instant. Quelques bijoux ont également été mis au jour, une bague en forme de croix, des boucles d'oreilles ornées d'une pierre précieuse. « C'est la magie du Rhône. On a des éléments très bien conservés, qui nous permettent de travailler sur des objets exceptionnels. »

Midi sur le quai. Les plongeurs rincent le matériel et les découvertes de la matinée. Ils semblent avoir déjà oublié l'incident du matin. Il en faudrait visiblement bien plus pour entamer leur détermination à percer le mystère du port antique d'Arles. L'après-midi même, ils sont de retour dans les eaux du Rhône.  

• © Julia Razil

Le Département des Bouches-du-Rhône, artisan du retour des fouilles

Jean-Marc Perrin est un élu heureux… et passionné. Après dix ans sans campagne de fouilles, c'est grâce à son intervention auprès de la présidente Martine Vassal que les archéologues ont pu, en 2023, et chaque année depuis, rechausser les palmes. Pour permettre ces nouvelles opérations, le Département a trouvé les budgets nécessaires et pu compter sur de précieux partenaires (centre Camille-Jullian, CNRS, Inrap, musée national de la Marine, Drassm, Service régional de l'Archéologie et Ipso Facto). « Il y a un vrai intérêt scientifique, culturel, patrimonial à ces fouilles, souligne l'élu. Le public doit s'attendre à de grandes découvertes, mais on ne découvre pas le buste de César à chaque étape. Pour les scientifiques, l'intérêt est surtout de mieux comprendre l'histoire de ce port d'Arles, dont l'activité était spectaculaire à l'Antiquité. » Et si une découverte exceptionnelle venait à sortir des eaux ? « On fera tout pour l'exposer au Musée bleu, si c'est possible, comme en 2013 pour le chaland Arles Rhône 3. »

 

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