LE DOSSIER Maison Carrée, Causses et Cévennes : la vie après l’Unesco

« Si on peut avoir Nîmes et la Camargue à l’Unesco, ce serait magnifique. Il y aurait une connectivité », vibrionne Éric Bouget, président del'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie (UMIH) du Gard et « pur produit camarguais ». Une inscription au patrimoine mondial serait un « très beau parasol » qui protégerait « la petite Venise » qu’est la Camargue et ses traditions. Ce restaurateur de Saint-Laurent-d’Aigouze est aussi convaincu qu’une inscription Unesco apporte des « retombées énormes » sur un territoire et « attire les gens vers le haut ». Il a même une preuve : Nîmes, dont la Maison Carrée a été classée en 2023, vient de voir ouvrir, en moins de six mois, deux hôtels haut de gamme. L’ancien siège de la CCI, rue de la République, est devenu un cinq étoiles, baptisé le Grand Hôtel Dieu. Son voisin est un quatre étoiles, le Mercure Nîmes centre arènes. Ces deux établissements, coincés entre le palais des congrès et les arènes, appartiennent au groupe Sowell. 

Un marqueur pour la clientèle étrangère

Richesse « exceptionnelle » de son patrimoine, identité culturelle, « situation géographique privilégiée entre Provence, Camargue et Méditerranée »… Du côté du groupe Sowell, on confie avoir « identifié depuis plusieurs années le fort potentiel de la destination » Nîmes. Le classement Unesco de la Maison Carrée est venu « conforter » leur « conviction ». « Il apporte à Nîmes une visibilité internationale supplémentaire et constitue un véritable levier pour attirer de nouveaux visiteurs, notamment étrangers », argumente le groupe. 

Atout France a d’ailleurs choisi Nîmes pour organiser, début octobre, l’opération séduction « Bonjour Frankreich ». Une quarantaine de tours opérateurs et d’agences de voyage allemandes et d’Europe centrale ont notamment visité la ville et ses équipements hôteliers. Le classement Unesco est-il un vrai atout ? « C’est vraiment un marqueur pour la clientèle étrangère, opine Frédéric Meyer, directeur régional d’Atout France. Les professionnels se disent que si l’Unesco l’a reconnu, c’est que cela a vraiment de la valeur. » Il rappelle que Nîmes était connue pour ses arènes. L’inscription de la Maison Carrée à l’Unesco a apporté « un sentiment de diversité ». 

10 % de hausse de fréquentation du monument la première année

En 2024, première année post-inscription, la Maison Carrée a enregistré une hausse de 10 % de sa fréquentation. « Un classement Unesco est toujours facteur d’attractivité », confirme à son tour Xavier Labeaume, directeur de l’office du tourisme. Et cela d’autant plus que la Maison Carrée est proche d’autres sites Unesco comme Arles ou le Pont du Gard. Mais tout n’est pas gagné, il estime qu’« il faut continuer à faire savoir que la Maison Carrée est inscrite au patrimoine mondial ». 

Le dossier de classement de la MaisonCarrée a été lancé par l’équipe Fournier au début des années 2000. Rejeté une première fois en 2018, il a été resserré et validé en 2023. Les Causses et Cévennes ont intégré la liste du patrimoine mondial de l’Unesco en 2011. « Le dossier a été inscrit à la surprise générale », se souvient Ségolène Dubois, directrice de l’entente interdépartementale qui gère ce site Unesco. Il a fallu grosso modo dix ans de dossier et trois candidatures pour décrocher le précieux sésame en tant que « paysage culturel façonné par l’agropastoralisme méditerranéen ». Ont-ils eu eux aussi 10 % de hausse ? Personne ne peut répondre à cette question. Sur ce territoire de 3023 km2, il n’y a ni porte d’entrée, ni billeterie. 

Intégrer la ligue 1 du patrimoine

Les Cévennes possèdent un parc national depuis 1970 et font partie du programme MAB de l’Unesco depuis 1985. Qu’a apporté de plus l’inscription au patrimoine mondial ? « Ce n’est pas la même catégorie, on ne joue pas dans la même division, rétorque Richard Scherrer, délégué territorial au parc national des Cévennes. MAB c’est une démarche, un peu une philosophie des relations homme-nature. » L’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco, c’est « plus précis et prestigieux ». Les Causses et Cévennes figurent sur la même liste que les châteaux de la Loire ou le Mont-Saint-Michel. 

Cette ligue 1 du patrimoine donne-t-elle accès à des aides spécifiques ? L’Unesco ne verse pas d’enveloppe aux sites concernés. Les États s’engagent à les préserver en signant une convention avec cet organisme international, sans obligation d'y investir des moyens précis.

« L’inscription Unesco est un catalyseur. On s’en sert pour développer certaines choses, pour drainer des fonds », complète Richard Scherrer. Les sites inscrits n’ont pas accès automatiquement à des lignes de crédit spécifiques, mais selon lui, le fait d’avoir un site dont le caractère exceptionnel est reconnu par l’Unesco, est « un élément en plus » à faire valoir. Cela leur a permis notamment de bénéficier de fonds européens Mesure AgroEnvironnementale et Climatique (MAEC) pour maintenir ou développer des pratiques favorables à l’environnement. 

La ville de Nîmes n’a pas créé de structure spécifique pour gérer la Maison Carrée. Mais le site Unesco Causses et Cévennes s’étale sur 121 communes. Les quatre départements concernés (Aveyron, Hérault, Lozère et Gard), ont donc créé une entente interdépartementale pour le gérer. Elle emploie cinq personnes. « Il n’y a aucun crédit ni de l’État ni de l’Unesco pour la gestion courante. Chaque département verse entre 70 000 et 90 000 euros pour sa gestion », précise Ségolène Dubois. Une maison de l’Unesco a ouvert à Florac en Lozère. Trois écomusées ont été créés, d’autres sont en projet. Des visites de ferme, des promenades paysagères sont programmées en été. 

50 % de la zone classée concerne des surfaces agricoles. L’entente interdépartementale est donc aux aguets pour défendre la vocation pastorale du site. « On est vigilants à ce que les documents d’urbanisme prennent bien en compte cet héritage et qu’il n’y ait pas des arbitrages contraires à l’équilibre de la filière », détaille Ségolène Dubois. L’entente pratique aussi pas mal d’actions de « lobbying » auprès des instances européennes de la PAC, pour les lois votées nationalement ou encore pour l’adoption de plans locaux comme le PETR… En 2015, l’entente a rappelé à l’État que la réforme de la politique agricole commune européenne ne prenait pas correctement en compte, pour ses aides à l’hectare, des pratiques comme le pâturage dans les sous-bois ou les châtaigneraies. Dominique Lyfzcazrz, chargé de mission à l’entente interdépartementale, raconte qu’ils ont eu gain de cause, en rappelant que les Causses-et-Cévennes bénéficiaient d’une reconnaissance mondiale pour des paysages façonnés par ce type de pratiques culturales. 

Échange de tuyaux

Dominique Lyfzcazrz met en avant un autre atout de l’Unesco : l’échange de bonnes pratiques. L’entente Causses et Cévennes est membre de l’association française des sites Unesco, ce qui lui permet de « mutualiser la réflexion et les outils ». On peut aussi aller piocher des bonnes idées ou aider des sites classés à l’étranger. L’entente interdépartementale est jumelée avec le Val Madrio, la vallée pastorale d’Andorre. Ce qui a permis aux ouvriers andorrans de se former dans une structure cévenole aux constructions en pierres sèches. 

Mais beaucoup mettent en avant un autre avantage de l’inscription Unesco : un sentiment de fierté. « Il a fallu dix ans de dossier, faire des études comparatives avec d’autres sites pour prouver qu’il était exceptionnel pour l’humanité, met en avant Dominique Lyfzcazrz. Quand on y accède, cela a une valeur particulière. » Il pense que ce classement, qui valorise les pratiques d’élevage, pourrait même être « un des critères d’attractivité pour l’installation des éleveurs dans la zone ». 

« C’est deux fois mieux l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco »

L’un borde l’océan Atlantique, l’autre débouche sur la mer Méditerranée. L’un se situe au sud de Dakar. L’autre est coincé entre Nîmes et Marseille. Mais, même si plus de 4 000 km les séparent, les deltas du Saloum et celui de Camargue, possèdent des similitudes. Ces zones humides, pépites de biodiversité, doivent notamment affronter l’érosion des côtes et la salinisation des terres, dues au réchauffement climatique. 

Le delta du Saloum a été reconnu réserve de biosphère Unesco en 1980, trois ans après la Camargue. Mais le site sénégalais, célèbre pour ses amas de coquillages, a été inscrit au patrimoine mondial en 2011. « C’est deux fois mieux l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco ! », garantit Karim Sall qui préside l’association AGIRE, dédiée à la protection des écosystèmes de Sine Saloum. « L’Unesco est plus regardant sur le plan culturel, sur le plan social. On ne peut plus rien faire s’il n’y a pas eu d’étude », argumente cet homme qui coopère avec Greenpeace Afrique. Mais selon ce passionné qui a été chargé de reboiser la mangrove, le premier avantage de l’inscription Unesco, est d’ordre financier. Sur son site web, l’Unesco explique que le delta de Saloum a par exemple bénéficié, en 2025, d’un fonds d’urgence pour faire face aux menaces du changement climatique. Cette aide financière et technique a permis, en collaboration avec l’université de Dakar, de cartographier l’érosion pour déterminer comment lutter contre. 

Riziculture et terres salées

Composts spécifiques, variétés de riz différentes… D’autres fonds internationaux ont été mobilisés pour pouvoir reprendre la culture du riz sur des terres salinisées. « Cela faisait trente ans que ce n’était plus cultivé, précise Karim Sall. Le taux de salinité était de 21 à 24 à la saison des pluies et pouvait monter à 30 à la saison sèche et à 45 dans certaines zones en mai. » Tout n’a pas pu être récupéré à « 100 % », mais ils ont pu assurer une production. Tout est parfait avec l’Unesco ? Il concède des lourdeurs administratives pour dépenser les fonds. Deux autres deltas sont inscrits au patrimoine mondial : le Danube depuis 1991 et celui d’Okavango au Botswana depuis 2014. Concernant le delta du Danube, le site Unesco mentionne l’octroi d’une seule aide, en 1990, pour monter le dossier d’inscription. 

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