
Par Elsa Girard-Basset | Journaliste web
Alors que les témoignages directs sur Louis de Funès se font de plus en plus rares, ceux qui ont partagé un plateau avec lui sont devenus précieux. Parmi eux, Patrice Laffont, disparu à l’été 2024, avait livré un regard sans détour sur le comédien. Un souvenir marquant, parfois amer, sur les coulisses d’un film devenu culte.
Dans les années 1960, Louis de Funès connaît enfin la consécration après une longue traversée du désert. 1964 marque un tournant décisif avec deux succès majeurs, Fantômas et Le gendarme de Saint-Tropez, qui l’installent durablement au sommet du box-office. C’est précisément sur ce dernier tournage que Louis de Funès croise la route de Patrice Laffont, alors jeune comédien incarnant Jean-Luc, l’un des amis de la fille du gendarme Cruchot.
Figure populaire de la télévision française avant de devenir l’animateur emblématique que l’on a connu, Patrice Laffont avait souvent évoqué cette expérience fondatrice avec un mélange de franchise et de recul. Bien des années plus tard, avant sa disparition durant l’été 2024, il était revenu sur l’ambiance tendue qui régnait entre la star montante du film et la bande de jeunes acteurs jugés trop dissipés. Une cohabitation visiblement compliquée. Dans un entretien accordé à Nice-Matin, Patrice Laffont racontait sans détour :
« Autant le réalisateur Jean Girault tolérait nos écarts, autant Louis de Funès fulminait. Il ne nous fréquentait pas et ne nous disait même plus bonjour après quelques incartades en plateau, car pour lui, nous n’étions pas professionnels. »
Le comédien, qui n’était alors qu’au début de sa carrière, avait tenu des propos similaires dans les colonnes du Parisien, confirmant le malaise persistant :
« De Funès n’aimait pas du tout les jeunes comédiens qui jouaient dans le film. C’était l’un de ses premiers films importants, donc il prenait tout cela très au sérieux. Il ne nous disait pas Bonjour et n’arrêtait pas de nous reprocher de ne pas être assez disciplinés. Alors que Michel Galabru était adorable et nous donnait des conseils. »
Avec le recul, Patrice Laffont assumait volontiers la part de responsabilité de cette jeune troupe insouciante. Toujours avec une pointe d’autodérision, il livrait une anecdote révélatrice :
« Une anecdote : avant le tournage, on nous avait dit de ne surtout pas aller à la plage, car si nous étions bronzés, c’était mauvais pour l’image sur la pellicule. Et bien sûr, le premier jour de tournage, on était noirs ! On s’est fait cartonner par le directeur de production… »
L’ancien animateur de Fort Boyard détaillait ensuite l’atmosphère quasi estivale dans laquelle évoluaient ces jeunes acteurs :
« On se sentait en colonie de vacances. On n’arrêtait pas de déconner. Dès qu’on entendait Coupez, on se barrait comme des sauterelles. On était dans un lieu paradisiaque, on sortait en boîte toute la nuit et on arrivait le matin avec des mines épuisées. La production nous avait prêté des voitures, on en a cassé deux lors d’accrochages à Ramatuelle… »
Connu pour son perfectionnisme et son exigence extrême, Louis de Funès supportait mal ce manque de rigueur, surtout à un moment charnière de sa carrière. Si Patrice Laffont n’éludait rien des tensions vécues sur le plateau, il reconnaissait aussi, avec le recul, que cette rigueur faisait partie intégrante du génie du comédien.
Aujourd’hui disparu, Patrice Laffont laisse derrière lui ces souvenirs francs et précieux, témoignant d’une époque où le cinéma français se construisait parfois dans la friction. Malgré les désaccords et les incompréhensions, Le gendarme de Saint-Tropez demeure un monument du cinéma populaire, et un tournage fondateur dans le parcours de celui qui, bien plus tard, deviendrait l’un des visages les plus familiers du petit écran.







