
Au terme d’une année difficile, le président de l’Association française des cinémas art et essai met en avant l’importance de la diversité des films, dont les sorties doivent être mieux réparties tout au long de l’année et le nombre de séances affiné. Et se réjouit de la vigueur du mouvement art et essai comme du soutien du CNC… qu’il faut réaffirmer.
Interview publiée dans le Boxoffice Pro n°507 du 7 janvier 2026
Il n’y a pas trop de films, mais trop de films qui sortent à la même période.
Quel bilan tirez-vous de 2025, en général et pour l’art et essai ?
On ne peut pas réinventer l’année, qui n’a pas été forte en grands films. Mais, pour moi qui ai commencé à travailler dans les années 90, une année à 157 millions d’entrées, ça ne me fait pas peur. Les salles classées représentent environ 36 % de la fréquentation, comme en 2024. Quant aux films art et essai, en attendant les chiffres définitifs, ils ont eu une part de marché de 27 %, plus haute qu’en 2024 à la même période (24 %). Sachant qu’il y a eu moins de gros succès populaires en 2025, ils s’en sortent mieux, en proportion, que l’année d’avant. On constate que quand les propositions de films sont là, les spectateurs répondent présents. Certains ont trouvé un écho plus large que le public art et essai : Une bataille après l’autre avec 1,5 million d’entrées, La Femme la plus riche du monde, L’Attachement, Sirāt qui est une vraie surprise, et Un simple accident, Arco, L’Étranger ou La Petite dernière qui ont fonctionné dans l’ensemble des salles.
Si l’on va plus loin dans le top 20, des films comme A Normal Family, Black Dog, ou Amélie et la métaphysique des tubes – qui ont eux aussi été soutenus par l’AFCAE – témoignent de la richesse de notre offre cinématographique, alors que le marché américain est polarisé sur deux ou trois titres. Ce sont d’abord les films de la diversité qui ont fait l’offre, et c’est cette diversité des films art et essai qui fait la structure de l’exploitation française.
Les succès art et essai ont-ils bénéficié aux salles art et essai elles-mêmes, sachant que, par exemple, un film comme La Voix de Hind Rajab cartonne dans les multiplexes ?
Dans le cas de La Voix de Hind Rajab, comme pour Muganga, on est sur un public d’occasionnels qui retourne au cinéma pour un film sociétal dont la thématique l’intéresse. Les multiplexes ayant beaucoup d’écrans, ils peuvent garder ces films plus longtemps et cela contribue à leur succès dans la durée. Pour le reste, les films art et essai performent et progressent d’abord dans les salles art et essai ; ce sont elles qui ont le public pour ces films, même s’ils sont aujourd’hui programmés aussi dans les circuits, face au manque d’offre hollywoodienne.
Justement, faut-il rééquilibrer la programmation des films ?
Nous attendons beaucoup du comité de concertation mis en place par le CNC. Aujourd’hui, l’exploitation et la distribution sont un peu perdues et nous avons besoin d’une réflexion commune : faire vivre les films n’est pas qu’une question de tarifs et de stratégie nationale, mais relève d’un choix de l’éditeur-distributeur film par film, zone par zone, cinéma par cinéma. La programmation ne doit pas se faire de façon globale, surtout pas avec l’intelligence artificielle, mais par le dialogue. C’est ce que nous espérons retrouver dans ce comité de concertation, qui prépare justement une ambitieuse recommandation sur le travail en commun avec nos amis distributeurs. Il reste notamment beaucoup de travail sur les zones à concurrence, où l’accès aux films pour les salles art et essai est très tendu.
Le nombre de séances doit-il être régulé ?
Il doit être questionnée. Sur cette fin d’année, la multidiffusion de films grand public, programmés parfois jusqu’à 140 séances par semaine alors que, dans le même cinéma, des films art et essai n’en comptent parfois que 20, interroge sur l’équilibre à trouver. Comment sort-on un film aujourd’hui ? Quelle est sa place et où est sa place ? Aujourd’hui, on demande aux salles art et essai le même nombre de séances quel que soit le film. Or, quand un distributeur sort aussi son film dans un multiplexe qui pratique de la multidiffusion sur un autre titre, il accepte qu’il y ait une iniquité entre son film et un blockbuster. Dans notre salle, en revanche, cette iniquité-là n’est pas acceptée.
Faut-il questionner aussi le calendrier des sorties ?
Il n’y a pas trop de films, mais trop de films s’adressant à la même typologie de spectateurs qui sortent à la même période. En 2025, les films majeurs de Cannes sont sortis entre le mois de septembre et de novembre. L’année d’avant, on n’avait plus de films porteurs à partir du mois de mars. Or définir une saison pour les films d’auteur, c’est mettre en danger toute l’exploitation française. Cela revient à dire aux spectateurs : “Venez entre septembre et novembre, vous allez avoir plein de films et après, plus rien, mais on se retrouvera au prochain semestre !”. Les salles ne peuvent pas travailler au semestre… surtout quand il est de 4 mois. Il nous faut des films de la diversité toute l’année, pour garder notre public éveillé et qu’il ait envie de revenir toutes les semaines. Quand les films art et essai sortent en juin ou juillet, on a vu que ça fonctionnait ; en 2025, il n’y a pas vraiment eu de titres art et essai porteurs pendant cette période, et l’été a été le pire que l’on ait connu depuis les années 90. Inversement, sur les dernières semaines de l’année, avec des films art et essai et commerciaux, le public est là. Et à ce moment, on ne dit plus que le cinéma est trop cher ou que les gens sont sur les plateformes.
Les distributeurs, sur des périodes courtes, ont eux-mêmes du mal à faire exister un film tous les 15 jours : en étalant les sorties, nous aurions tous plus de temps et de place pour travailler les films, en sortie nationale, mais aussi en décalé. On nous reproche de ne plus vouloir sortir les films en décalé, mais ce n’est pas possible quand tous sortent à la même période.
Mais globalement, ne produit-on pas trop de films en France ?
Je ne dirais jamais qu’il y a trop de films. Rebecca Zlotowski a dit récemment qu’en 2010, son premier film, Belle Épine, avec 20 000 entrées, pouvait être considéré comme le film de trop. Aujourd’hui, Vie privée fait 600 000 entrées. C’est la force de notre système : soutenir des premiers films pour accompagner la naissance de cinéastes. Et puis, nous qui voyons beaucoup de films avec le collège de recommandation art et essai, nous ne saurions dire quels sont les films “en trop” ; ceux qui sortent sur très peu de copies et réalisent peu d’entrées ne viennent pas déséquilibrer le marché.
Êtes-vous satisfait du soutien CNC à la diffusion ?
Le plan lancé en 2024 pour soutenir la diffusion est évidemment très important, car il n’y a pas de films sans salle de cinéma. Aujourd’hui, ceux qui sortent directement en unitaire ou sur les plateformes sont oubliés aussi vite qu’ils ont été diffusés. Un film comme Frankenstein de Guillermo Del Toro n’existe pas dans l’imaginaire collectif, au bout d’un mois il a disparu. Je crois que l’ensemble de la filière a compris qu’il ne sert à rien de produire si derrière, il n’y a pas de lieu de diffusion. Et le plan du CNC va au-delà de la salle de cinéma, en soutenant l’éducation aux images mais aussi des actions de pratiques artistiques.
Pouvez-vous déjà mesurer l’effet de ce plan pour l’éducation à l’image ?
Les annonces des ministres ont été très rapidement suivies de discussions. L’appel à contribution de Gaëtan Bruel a été entendu et beaucoup de coordinations, de salles et d’associations territoriales ont adressé leurs propositions d’actions concrètes. Avec l’AFCAE, nous soutenons, bien sûr, cette valorisation à la fois de Ma classe au cinéma et de l’‘éducation au cinéma au sens large, et encourageons les salles à toujours mieux faire pour l’accès et la qualité des dispositifs. Le CNC a été très proactif et à l’écoute des gens de terrain. Nous avons aussi un ministre de l’Éducation nationale très volontariste, donc tous les voyants sont au vert.
Cette année a aussi été marquée par les 70 ans de l’AFCAE.
Et ce n’est pas fini ! Notre colloque sur la cinéphile en a marqué la mi-temps. Il était important de montrer, avec le CNC, que la cinéphilie n’est pas has been mais se redéfinit au fil des générations. Aujourd’hui, des jeunes voient beaucoup de films en salle, tiennent un blog, font des vidéos TikTok ou sont sur Letterboxd : ce sont de vrais cinéphiles, au même titre que ceux des années 60, qui se fédéraient autour de revues éditorialisées. Sur le travail des salles art et essai, nous avons aussi été entendus sur France Inter le 13 décembre, où quatre exploitants sont intervenus dans l’émission “On aura tout vu”, ce qui n’était pas arrivé depuis près de 20 ans. Les célébrations vont se poursuivre, d’abord avec le Festival Télérama/AFCAE en janvier, qui s’inscrira pleinement dans les 70 ans, puis des actions menées par les salles et de nouvelles vidéos de deux minutes, diffusées sur les réseaux sociaux, pour expliquer ce qu’est une salle art et essai et ses valeurs.
Quelles seront les nouvelles actions de l’AFCAE pour 2026 ?
Toujours en lien avec notre anniversaire, nous lançons un “Coup de coeur surprise jeune public”, pendant les vacances d’hiver. Par ailleurs, nous poursuivons notre travail sur les 15-25 ans, primordial pour le renouvellement du public.
Mais en tant que réseau, nous avons aussi un rôle à jouer dans la formation de pair à pair. Nous réfléchissons ainsi à la mise en place de formations courtes sur l’Éducation artistique et culturelle, et sur des modules de 3 ou 4 jours, conçus spécialement pour les exploitants art et essai. Elles seraient complémentaires des formations techniques ou sur la communication qui existent déjà, mais permettraient une passation pour de nouveaux venus dans la filière et dans le mouvement art et essai.
Et puis nous préparons Cannes, qui marquera la fin de notre anniversaire… mais pas la fin de notre réflexion. Les élections qui approchent, municipales et présidentielles, vont être importantes parce qu’elles vont définir la politique des collectivités territoriales pour les prochaines années. Les salles de cinéma qui sont en lien direct avec les collectivités sont inquiètes de certaines évolutions et ont besoin d’être accompagnées pour adopter un discours clair auprès de leurs prochains élus de proximité. Nous considérons qu’une salle art et essai est un lieu de partage et d’ouverture, avec une nécessaire liberté de programmation, et ce sont des points infranchissables que nous allons rappeler, dans une tribune que nous préparons pour début 2026.
Et rappeler aussi le rôle du CNC, objet d’attaques politiques ?
Aujourd’hui, certains élus s’interrogent sur l’intérêt des cinémas de proximité, s’interrogent aussi sur l’importance du CNC. Nous devons leur dire que la France est l’un des pays les plus regardés et des plus enviés, un des pays qui a le mieux résisté post-Covid – même avec une année comme 2025 – parce que nous avons un cinéma fort, diversifié, vivifié par notre exception culturelle et par le travail du CNC. Le remettre en cause serait un suicide culturel collectif.
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