Z comme zombie trace le récit critique et acerbe d’une certaine mentalité du peuple russe. Portrait grotesque et tragique d’une époque où règnent langue de bois politique, tactiques calculatrices et guerre en Ukraine.

Dans une langue vive et sans détour, Iegor Gran, écrivain français de père russe, livre un pamphlet puissant sur la bonne conscience, les mensonges répétés et le déni russe face à l’actuelle guerre contre l’Ukraine, une horreur en train de se produire, ne l’oublions pas. 

Z comme symbole

Qu’est-ce qu’un zombie  ? Pour Iegor Gran, ce sont des êtres qui, a priori ne se distinguent pas des autres, mais qui pourtant vivent les yeux clos et avec abnégation devant ce qui est. L’origine de ce mot de «  zombie  » vient de son utilisation dans les années 2000 pour qualifier ceux qui, en regardant la télévision, se rendent bête, n’ayant pour cerveau qu’un téléviseur. L’auteur compare cette emprise idéologique des zombies russes à l’emprise que peut exercer «  une secte ou une drogue dure  ».

Le zombie n’est pas un simple complotiste, phénomène qui se développe depuis des décennies. Il a quelque chose en plus que sa seule croyance mordicus en une explication erronée. Il est capable d’envoyer au front, et donc de donner à la mort, son propre enfant au nom de ces croyances. L’auteur rappelle que même le retour des cadavres depuis le front n’y change rien. Ces familles n’y voient qu’une fierté patriotique. Elles n’hésitent pas à pratiquer la dénonciation ou à poster des hashtags pour affirmer haut et fort qu’elles n’ont pas honte. Ainsi, le moteur unique de ces hordes de zombies est son amour et sa croyance sans borne pour la « Nation ».

Les zombies sont agressifs, ânonnant toujours les mêmes borborygmes piochés dans le discours officiel, brocardant comme fake news le moindre indice qui déconstruirait l’idée qu’ils se font de la Sainte Russie .

Iegor Gran, Z comme zombie

Zombie porte aussi pour initiale le Z, devenu symbole de guerre. Les soldats russes peignent cette lettre sur leur char en Ukraine. Cette lettre, qui n’appartient pas à l’alphabet cyrillique, est devenue le symbole de la lutte russe. Elle est la «  nouvelle croix gammée  » de notre époque. Le régime autoritaire russe use de tous les moyens pour diffuser une idéologie à travers des signes simples. Et, comme toute idéologie, il modifie la langue et son usage. L’auteur rapporte qu’en Russie, ils «  zédifient  » le nom des lieux, des choses, des êtres. 

Tout est complot

L’écriture fait résonner entre eux plusieurs récits particuliers qui tous viennent appuyer et souligner l’absurdité et la bêtise de la croyance zombie. L’auteur rapporte des récits racontés par des membres de sa famille, des archives de posts sur les réseaux sociaux, des discours de dénégations paranoïaques, des témoignages de proches comme ce fils qui raconte les faits de guerre à sa mère qui ne veut pas en croire un mot et des confidences que lui font certains, au vol. 

Ces récits sont ponctués de réflexions sur les processus de propagande, et de lavage de cerveaux qui provoquent la suppression de la capacité des individus à douter, à s’interroger et à rester curieux. Les discours usent d’euphémismes pour ne pas parler de guerre mais d’« opération militaire spéciale  ». La dénazification de l’Ukraine est brandie comme un motif louable. «  L’Ukraine mérite ce qui lui arrive  » affirme une femme interrogée. Le délire pullule. Toutes informations, venues du champ de bataille, seraient des manipulations, des images modifiées ou des faits inventés. Rien n’est vrai, tout est trompeur. La liberté d’expression n’est plus. «  Les faits sont une création des médias comme la pluie est une création des nuages […] La vérité, qui est toujours du bon côté, à flatter la croupe de la Russie  ».

Iegor Gran ne prend pas de pincettes. Il écrit ce qu’il a à dire, l’aberration et la colère au travers de la gorge. Il dit la violence, la folie, le délire, la croyance. Il décrypte l’adhésion (volontaire et sans distance critique) à une idéologie qui justifie le massacre d’autres peuples. Il regrette que ne soit pas plus présente ou instinctive l’exercice d’une capacité de s’informer, de tirer, d’évaluer les informations. Il décrit les discours, toujours les mêmes, de la victimisation de la Russie. Cependant, il ne faut pas oublier que la mobilisation reste partielle montrant que le soutien à la guerre est loin d’être unanime (manifestations, contestations).

Arrangements avec l’Histoire

L’auteur dresse aussi un historique des rencontres entre les pays occidentaux avec Poutine. Il pointe une certaine tolérance qui a existé face aux actes entrepris par le président russe, même quand ce dernier a annexé la Crimée  : «  Pendant plus de vingt ans, l’Occident s’est couché devant leur tzar et leurs oligarques, toujours plus bas, toujours plus veule  ». Cela tenait notamment à la dépendance énergétique et aux gros contrats engagés de part et d’autre :

Alors que peut-on faire concrètement au-delà de l’aide militaire et économique à l’Ukraine, en complément des sanctions à la Russie ? […] Le moment est venu de voter la confiscation à grande échelle des avoirs blottis en Occident, ceux des complices de Poutine et de l’État russe. 

Iegor Gran, Z comme zombie

Z comme zombie, Iegor Gran, P.O.L., 16 euros.

L’article « Z comme zombie » – En temps de guerre a été publié sur Maze.

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