Certains auront eu la chance de le voir en action sur scène, lors de la carrière solo qu’il menait ces derniers temps, ou peut-être avec Dr. Feelgood, le groupe mythique qu’il avait cofondé au début des années 1970 et qui proposait un son abrasif, hérité du blues originel. D’autres, parmi les plus jeunes, l’auront découvert en 2010 grâce au documentaire Oil City Confidential du réalisateur Julien Temple, qui avait replacé à sa juste valeur Dr. Feelgood dans l’histoire du rock anglais, en tant que précurseurs du mouvement punk. Une chose est sûre : quiconque a déjà posé le regard sur Wilko Johnson et sa guitare armée comme une mitraillette ne l’oubliera jamais.

Les riffs primitifs du pub rock

Si une session de rattrapage est toutefois nécessaire, elle ne vous prendra que trois minutes et des poussières. Il suffit de regarder une vidéo live de Dr. Feelgood reprenant Riot in Cell Block Number 9, tube rhythm & blues signé Leiber & Stoller. Vous y verrez tout le charisme de Wilko Johnson, ses yeux tour à tour exorbités ou renfoncés d’un air menaçant, son costume noir cintré, son sourire en coin et sa façon bien à lui de manipuler sa guitare, façon sniper, sans médiator, pour en tirer des riffs primitifs, d’une rythmique hachurée et d’une classe inouïe.

À cette époque (la première moitié des seventies), le rock a pris une tournure pompeuse, entre les vétérans qui cèdent au gigantisme et se produisent dans des stades (The Who, The Rolling Stones, Led Zeppelin…) et les adeptes de la technicité prétentieuse du rock progressif (Genesis, Yes, Pink Floyd…). Porté par le chant enragé de Lee Brilleaux, Dr. Feelgood a réinjecté tout ce que le rock avait perdu en cours de route : son sens du danger, son immédiateté, son humilité et son accessibilité, sans avoir suivi des années de conservatoire. Le mouvement pub rock, dont Dr. Feelgood a été l’une des grandes figures, a ainsi ouvert la voie au punk rock à la fin de la décennie.

Le blues électrifié comme modèle

Le quatuor s’est formé en 1971 à Canvey Island, île située dans l’Essex, sur l’estuaire de la Tamise. C’est là qu’a grandi Wilko Johnson, alors qu’il s’appelait encore John Peter Wilkinson. Né en 1947, le jeune musicien joue dans plusieurs groupes locaux, avant de poursuivre ses études de littérature anglaise à l’université de Newcastle (il se passionne notamment pour les sagas islandaises). Il fait l’acquisition de sa première Fender Telecaster en 1965, plus tard, Joe Strummer avoua avoir acheté le même modèle après avoir vu Wilko en jouer.

Après un voyage un Inde, il revient s’installer en Essex et enseigne l’anglais pendant un peu moins d’un an car, à la même période, Dr. Feelgood commence à devenir un nom incontournable de la scène pub rock anglaise. Wilko ne cache pas ses héros personnels : Mick Green (le guitariste du groupe sixties Johnny Kidd and the Pirates), Bo Diddley, Muddy Waters, ou encore Howlin’ Wolf, parmi d’autres pionniers du blues. Il leur a d’ailleurs rendu hommage sur une double compilation intitulée The First Time I met the Blues (2016).

Entre 1971 et 1977, Wilko Johnson pose son empreinte sur quatre albums du groupe (dont le live Stupidity, sorti en 1976) et s’illustre lors de leurs concerts. Il compose neuf morceaux de Down by the Jetty, leur tout premier LP, dont les classiques Roxette et She Does It Right. Ce disque ne passera pas inaperçu chez Paul Weller, Richard Hell, Blondie ou encore les Ramones, tous sous le choc de cette révolution esthétique et sonore qui influencera leur propre musique.

L’après Dr. Feelgood

Son départ en 1977 sonne le glas de l’âge d’or de Dr. Feelgood (qui, incroyable mais vrai, existe encore aujourd’hui sans aucun membre d’origine). Wilko dira qu’il a été viré, le trio restant affirmera qu’il est parti de son propre chef, toujours est-il que sa carrière musicale ne s’est pas arrêtée après cette rupture. Il enchaîne en fondant son propre groupe, Solid Senders, dont Virgin publiera l’unique album en 1978. Il donne ensuite naissance au Wilko Johnson Band (à l’origine d’une ribambelle d’albums entre 1981 et 2018), intègre le gang d’Ian Dury (The Blockheads) pour l’album Laughter en 1980 et fréquente Johnny Thunders (on l’entend sur deux chansons de l’album de l’ex-New York Dolls Que Sera Sera en 1985) ou encore les Stranglers (sur deux titres d’un album live sorti en 1995 et enregistré en 1980). L’un de ses derniers disques est également le fruit d’une collaboration : Going Back Home (2014), fabriqué à quatre mains avec Roger Daltrey de The Who. Deux ans avant, il publie son autobiographie, Looking Back at Me.

Plus surprenant, on l’a également vu dans plusieurs épisodes des deux premières saisons de Game of Thrones, où il jouait le bourreau royal des Sept Couronnes, les producteurs de la série avaient été conquis par sa personnalité dans le documentaire Oil City Confidential et lui avaient donné un rôle de tueur muet et renfrogné, aux antipodes de sa gouaille attachante et de son charme pétillant.

Début 2013, Wilko Johnson a été diagnostiqué d’un cancer du pancréas en phase terminale, a subi une opération pour lui enlever une tumeur de 3 kg, mais a choisi de ne pas suivre de chimiothérapie. Alors que ses médecins lui donnaient dix mois à vivre, il aura fait preuve d’une force hallucinante, défiant les pronostics pour profiter au maximum du reste de son existence, sans savoir quand arriverait son terme. Il est mort neuf ans plus tard chez lui, à deux pas de Canvey Island, le 21 novembre 2022. Depuis, les témoignages affluent pour lui rendre hommage : Alex Kapranos, Steve Albini, Graham Coxon, Anton Newcombe, Edwyn Collins, Sleaford Mods, Jimmy Page et même le romancier Nick Hornby, tous marqués au fer rouge par ce héros méconnu du rock anglais.

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