Depuis le début de l’automne, la fondation Louis Vuitton présente une double exposition des travaux de Claude Monet et de la peintresse américaine Joan Mitchell (1925-1992). Les Nymphéas, l’œuvre ultime et colossale de l’impressionniste français, y sont mis en rapport avec l’expressionnisme abstrait de Mitchell. Le rapport de filiation est évident ; Joan Mitchell ne l’a jamais écarté (sans non plus totalement le revendiquer, par crainte que la singularité de son œuvre soit tout entière engloutie dans les étangs miroitants et végétaux de Monet).

Qu’une œuvre clé de la peinture moderne ait pu engendrer une descendance infinie à l’intérieur même de l’histoire des arts plastiques, c’est bien naturel. Ce qui est plus impromptu, c’est de voir l’influence des dits Nymphéas rayonner tranquillement dans le champ du cinéma d’auteur français de saison. Pas moins de trois films hexagonaux sortis successivement en septembre, octobre et novembre 2022 y font en effet référence.

Dans Revoir Paris d’Alice Winocour, la jeune fille interprétée par Nastya Golubeva Carax a reçu une carte postale de ses parents, envoyée lors de leur périple parisien, du tableau de Monet, qu’il et elle venaient de voir à l’Orangerie. Lorsque la jeune fille reçoit la carte, elle sait déjà que ses parents ont péri au cours d’une attaque terroriste dans un restaurant parisien. Le film accompagne son personnage à la découverte de ce qu’elle nomme “la dernière belle chose qu’ont vue ses parents”. Dans Un beau matin de Mia Hansen-Løve, Sandra (Léa Seydoux) reçoit son amant, un homme marié, qui cette fois n’a pas envie de faire l’amour. Piquée, déçue, elle se résout à l’accompagner au musée. Il et elle longent séparément des pans des Nymphéas avant de se retrouver pour une étreinte au centre de la salle. Enfin dans Le Lycéen de Christophe Honoré, Lucas (Paul Kircher), en visite parisienne chez son grand frère (Vincent Lacoste), veut voir le tableau de Monet, mais sa mère (Juliette Binoche) lui a indiqué qu’il se trouvait au musée du Jeu de Paume. Ce que son frère rectifie drôlement : “N’écoute pas ta mère ! À l’Orangerie, pas au Jeu de Paume ! Y’a zéro nymphéas là-bas”.

Trois Nymphéas

Pourquoi tant de Nymphéas dans cette poignée des films de l’automne ? On pourrait n’y voir qu’une pure coïncidence. Mais comme l’affirmait Éluard : “Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous”. Pourquoi ces infinies variations sur une surface d’étang où surnagent des nénuphars ont-elles affleuré à l’esprit de ces trois cinéastes à l’écriture de leur dernier scénario ? Cela a sans doute à voir avec le sujet commun aux trois films : la résilience et le deuil. Les personnages confrontés aux Nymphéas ont tous perdu un parent (le père pour Le Lycéen et Sandra d’Un beau matin, le père et la mère pour la jeune fille de Revoir Paris). De fait, Les nymphéas ont quelque chose d’un havre. Dans l’espace circulatoire de l’Orangerie, les découvrir a quelque chose d’immersif, ils nous entourent comme un cocon, nous emmitouflent. Ils sont un abri, un refuge. Ces variations à perte de vue de bruns et de verts, ce monde aqueux aux confins de la conscience et du rêve, happent par leur puissance méditative. Les Nymphéas, mieux que tout autre, paraissent faits pour éponger la souffrance et la peine.

Et c’est une des œuvres définitives, comme À la recherche du temps perdu, sa contemporaine, sur le passage du temps. Peint sur vingt-cinq ans, ce point d’eux paraît identique à lui-même, et pourtant, à la limite du perceptible, il se transforme. Ou plutôt son image se transforme. Parce que la manière du peintre s’avance au fil des ans vers l’abstraction, les choses perdent la netteté de leurs contours, s’évanouissent dans une matière sensible indifférenciée. Comme le chagrin des endeuillé·es. La perte perdure, mais sa perception se modifie. Les contours s’estompent ; le chagrin s’évapore ; chaque chose s’enfonce dans le marécage du temps et seuls des souvenirs surnagent comme des nymphéas, dérivant peu à peu vers le flou.

Édito initialement paru dans la newsletter cinéma du 23 novembre

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