Polnareff chante Polnareff, difficile d’ébaucher titre plus explicite – et mégalomaniaque – pour réinterpréter douze de ses plus grands standards en version piano-voix. C’est d’ailleurs dans ce dénuement instrumental que Michel Polnareff avait livré quelques fulgurances, dont une version mémorable de Lettre à France, lors de son retour sur scène le 2 mars 2007 au Palais omnisports de Paris-Bercy (pas encore rebaptisé Accor Arena). Un come-back événementiel après trente-quatre années d’absence scénique.

Il faut dire que Polnareff est l’artiste de tous les records de France : huit cents jours confiné au Royal Monceau pour enregistrer l’album Kâma-Sûtra (1990), vingt-huit ans pour livrer son successeur Enfin ! (2018). Comme l’intéressé aime à le répéter depuis des décennies : “Je n’ai aucun agenda.” Exilé en Californie depuis 1973 (notamment à cause d’une lourde dette fiscale), le chanteur de Love Me Please Love Me est donc cet automne de passage exceptionnel en France, et plus précisément dans un prestigieux hôtel versaillais où il reçoit les journalistes, avec deux mots d’ordre : pas de question sur sa vie privée ni sur la politique.

Ce qui fait doublement sens puisque l’on avait uniquement envie de parler musique avec l’autre génie de la chanson française, surtout depuis le départ définitif du regretté Christophe, une nuit brestoise du printemps 2020 en plein confinement général. “Après avoir remporté deux courses, Porsche souhaitait m’engager comme pilote, mais j’ai malheureusement perdu mon permis à cause d’une soirée trop arrosée avec Polnareff. Je me demande encore ce que je foutais avec lui, mais la police m’a arrêté, éméché au volant, sur les Champs-Élysées”, nous avait-il confié une nuit, un an avant sa mort.

Si Polnareff, qui carbure au champagne comme Christophe, ne confirme pas l’anecdote, il se prête au jeu des questions/réponses au cours d’une demi-heure soigneusement chronométrée. Où l’entourage envahissant – de l’imposant manager Serge Khalifa au photographe/vidéaste assermenté – nuit parfois aux confidences intimes de l’homme aux immuables lunettes blanches.

Le Bal des Laze figure en ouverture de Polnareff chante Polnareff. Considérez-vous cette chanson comme votre chef-d’œuvre absolu ?
Michel Polnareff –
C’est une chanson importante de mon répertoire. Pour ce disque, j’ai eu le plaisir de la désosser et d’en faire une version piano/voix, qui fonctionne au final très bien.

Cette mise à nu instrumentale de vos plus grands succès est une manière d’en extraire la substantifique moelle.
Un truc comme ça, oui… Comment dire ? Les fans avaient envie d’écouter mes morceaux “désorchestrés”, ce que vous appelez “la substantifique moelle”. C’est difficile à prononcer… Cela vient de Rabelais, non ? Bien évidemment, je me suis demandé si les chansons tiendraient sans les arrangements en studio. Je suis très fier du résultat. Un peu comme si l’auditeur était assis à mes côtés et découvrait la substantifique moelle de ces douze titres.

Justement, comment avez-vous procédé pour la sélection finale des morceaux du disque ? Car on peut s’étonner de l’absence de tubes comme Tous les bateaux, tous les oiseaux, Dans la maison vide
Ces deux titres sont plutôt du ressort de la variété que du pop-rock.

Pour revenir au Bal des Laze, quels sont vos souvenirs d’enregistrement au studio Hoche en 1967 ?
Je me souviens d’abord des 3000 bougies… L’anecdote est authentique. Dans le studio, j’avais besoin d’une ambiance digne d’une cathédrale. Je jouais pour une fois de l’orgue et j’avais couché la basse sur le sol, en tapant les accords des cordes de la main gauche à l’aide d’une mailloche pour timbales, ce qui donne ce son très agressif. À l’époque, il fallait créer tous les sons.

Et ce passage du texte de Pierre Delanoë que vous chantez : “Je serai pendu demain matin/Ça fera quatre lignes/Dans les journaux.” Vous arrive-t-il de songer parfois à la mort et à votre postérité ?
Non, je ne pense pas à la mort. Et je n’ai jamais rien fait dans ma carrière en fonction de ma future postérité.

Vous êtes l’homme de tous les records, qu’il s’agisse du temps écoulé entre deux albums ou de la durée de votre absence scénique, qui entretiennent largement le mythe Polnareff.
Je ne sais pas si mes longues absences ou mes silences y participent. Ou alors je détruis le mythe en vous parlant. (Sourire.)

Vous n’imaginiez pas qu’autant d’années passeraient avant la sortie d’Enfin !, vingt-huit ans après Kâma-Sûtra.
Bien sûr que non, mais si j’avais su, j’aurais occulté Enfin ! pour publier directement Polnareff chante Polnareff. Car l’assassinat de mon précédent album a été violent, alors qu’il m’avait demandé beaucoup de travail et qu’il y a quelques splendeurs. Même la maison de disques de l’époque (Barclay, ndlr.) ne m’a pas suivi, ce qui explique que je suis sur un nouveau label (Parlophone, ndlr.)

Avez-vous pensé que cet album ne sortirait jamais, après trois décennies d’attente ?
Trois décennies plus une seconde, ça va… (Sourire.)

En interview, vous disiez pourtant avoir en stock un quintuple album. Qu’est devenue cette matière sonore ?
J’en ai encore davantage aujourd’hui. J’espère que c’est une matière grise, pas fécale.

La perspective d’un nouvel album studio est-elle toujours d’actualité ?
Je ne peux pas vous donner une réponse exacte, car je me pose moi-même la question. Je me répète, mais je suis très fier de ce nouveau disque, qui n’était absolument pas prévu et encore moins pour la postérité. Contrairement à certains albums qui sont légers, celui-ci est vrai et pas léger. Les premiers échos me confortent dans l’idée de l’avoir imaginé comme tel, c’est-à-dire moins imposant qu’à l’accoutumée pour le public.

Dans votre discographie, l’album Polnareff’s (1971) revient souvent comme votre mètre étalon. Quel serait votre propre disque fétiche ?
J’ai une vie personnelle et tout ce que l’on connaît de moi est surtout lié à ma musique. Quand je sors un album, je travaille tellement dessus que je ne peux plus le blairer pendant des années. Aujourd’hui, j’ai lâché le bébé et je réécouterai certainement Polnareff chante Polnareff dans quatre, cinq ans. Puisque j’ai bien l’intention de ne pas m’arrêter là.

En mars 2007, quand vous étiez remonté sur scène au POPB, vous interprétiez quelques chansons seul au piano, dont une version dénudée de Lettre à France. En prévision de votre prochain concert parisien, le 2 juillet 2023 à l’Accor Arena, pourriez-vous privilégier un piano-voix, sans musiciens additionnels ?
Ce serait raccord avec le disque. Mais peut-on tenir un spectacle d’une heure et demi ou deux heures dans cette simple formule instrumentale ? Je m’interroge encore, peut-être faudra-t-il remettre un peu de muscles à un moment ou un autre…

Ayant l’oreille absolue, vous n’avez pas forcément besoin d’un instrument pour composer… Pouvez-vous nous citer un exemple précis de chanson composée à l’instinct, dans votre tête ?
Goodbye Marylou, par exemple, avec cette suite harmonique qui m’a moi-même étonné.

Quel regard portez-vous sur la nouvelle scène française, et particulièrement des chanteuses comme Clara Luciani et Juliette Armanet ?
Je prépare actuellement une émission spéciale, où j’invite d’autres artistes, comme Clara Luciani, Juliette Armanet ou Hoshi. Les clins d’œil au disco et au Studio 54 à New York de la production des derniers albums de Clara Luciani et Juliette Armanet me séduisent et sont très impressionnants. Leur positionnement disco est clair et plutôt étonnant en 2022.

Allez-vous justement profiter de votre présence à Paris pour aller les applaudir sur scène ?
Tout dépend du timing. Mais plus on sera ensemble et moins on se verra. (Sourire.)

Quel plaisir prenez-vous, de temps à autre, à revenir dans votre pays natal, puisque vous résidez en Californie depuis bientôt cinquante ans ?
Je suis un Français qui vit aux États-Unis et je m’inquiète beaucoup pour la France qui, comme tous les pays du monde, est à un carrefour compliqué. Est-ce que j’ai les solutions ? Non. Est-ce que je peux apporter quelque chose par mon talent et ma musique ? Peut-être. Je suis de passage à Paris, donc je ne suis pas en France. Très souvent, on confond Paris et la France, mais la France existe en dehors de Paris. J’aimerais aller plus souvent regarder ailleurs ce qu’il s’y passe.

Outre-Atlantique, vous voyagez un peu ?
Je suis un nomade sédentaire. Je suis là où l’on me pose. Ce qui m’a permis de faire ce disque, puisque je dispose d’un studio d’enregistrement chez moi. Ainsi, je peux enregistrer quand je veux et non pas quand il faut, c’est la grande différence avec les concerts. Tout ce qui se passe autour d’un concert est très compliqué, car il faut être bon quand il faut et non quand on l’est.

Votre live à Tokyo 1972 vient tout juste d’être réédité en vinyle pour son cinquantième anniversaire.
Il était temps ! Les Japonais sont un public extraordinaire. L’annulation du concert à la Salle Pleyel, à la fin de la tournée 2016, m’a rendu très triste, car des Japonais avaient économisé pendant des années pour venir m’applaudir alors que j’étais sur un lit d’hôpital. Mythologiquement, il faut absolument reprogrammer ce concert à la Salle Pleyel.

Certains artistes préfèrent l’ombre du studio aux lumières de la scène. Dans quel camp vous situez-vous ?
Ce sont deux combats tout à fait différents. En studio, tout doit être parfait. Même si pour ce nouveau disque, j’ai voulu parfois conserver la véracité du moment au détriment de la perfection. Sur scène, à cause de l’ambiance et de la chaleur, tout est pardonnable. Graver un album, c’est pour la postérité. À part Enfin !, qui a été très mal gravé par Universal et qui sonne comme de la merde… Car le test pressing ne m’a jamais été envoyé. Il y a pourtant des pépites dessus comme Grandis pas et Dans ta playlist, deux chansons écrites avec Doriand, un mec formidable.

Sur quel support écoutez-vous principalement la musique aujourd’hui ?
Généralement, sur mon iPhone, et ça me convient très bien. Je sais que l’on perd un peu dans les fréquences hautes et basses. Pour le reste, je préfère le CD au vinyle pour la qualité supérieure du son.

Quel est votre rapport à l’actualité discographique et à la nouveauté ?
Actuellement, je n’écoute que moi et j’espère que ça va durer… (Sourire.)

En 1999, un tribute vous avait été consacré, avec de nombreux artistes internationaux (Nick Cave, Pulp, Saint Etienne, Marc Almond) et hexagonaux (Bertrand Burgalat, Jacno, Pascal Comelade)…
Ce disque hommage où j’étais représenté par un poussin ? Je n’avais pas compris le message. J’avais bien aimé la reprise de Goodbye Marylou par Nick Cave, mais cet hommage ne m’avait globalement guère touché.

En 2017, une intégrale était parue, avec plus de 430 titres rassemblant vos albums studio, vos musiques de films, vos concerts enregistrés et une kyrielle d’inédits. Comment appréhendez-vous votre œuvre ?
Je pense sincèrement n’en être qu’au début…

Vous êtes sûr ?
Certain.

Ce qui sous-entend que la musique composée et accumulée depuis tant d’années sortira ultérieurement ?
Aujourd’hui, on parle de Polnareff chante Polnareff, mais ce n’est qu’une étape, pas un but en soi.

Au Royal Monceau au début des années 1990, vous avez pratiqué le confinement avant le confinement.
Je ne l’ai pas seulement pratiqué, je l’ai inventé ! (Sourire.)

Quels sont vos souvenirs de ces 800 jours passés dans ce palace parisien de l’avenue Hoche ?
J’en garde des souvenirs contrastés, mais d’aucuns rêveraient de passer quelques semaines dans un palace. Je me suis retrouvé piégé par moi-même en ayant l’impression que je n’étais ni en Amérique, ni en France.

Quelles que soient les étapes et les expériences, ce sont les résultats qui m’importent. Et je suis sorti du Royal Monceau avec un très bel album, même si cela a été folklorique à souhait. C’était vraiment plus que rock’n’roll… Pendant mon séjour, j’y ai rencontré quelques stars, comme l’actrice Julia Roberts ou la fille de Ricky Nelson, grâce à laquelle j’ai écrit Goodbye Marylou, un clin d’œil à la chanson Hello Mary Lou de son père.

Dans l’histoire de la musique contemporaine, quel est le compositeur dont vous vous sentez le plus proche ?
En dehors de John Cage, j’ai une énorme admiration pour Michel Colombier, une sommité totale. C’était mon meilleur ami. Je regrette beaucoup sa disparition ainsi que les traces oubliées de son œuvre. J’adorais son générique pour Antenne 2 sur les images de Folon, un chef-d’œuvre total. C’est un homme dont on ne parle pas assez, mais qui était absolument intégral.

Ensemble, vous aviez enregistré l’album d’inspiration disco Ménage à trois en 1980.
Exactement, il s’était renommé Michael Dove et moi, Max Flash.

Enfin, au générique de Polnareff chante Polnareff, figure notamment Mes regrets. Quel serait le plus grand regret de votre carrière ?
Aucun. Sincèrement. Dans ma vie privée, plein…

Propos recueillis par Franck Vergeade

Polnareff chante Polnareff (Parlophone/Warner). Sorti depuis le 18 novembre 2022.
En tournée française à partir du 24 juin 2023 et en concert le 2 juillet 2023 à Paris (Accor Arena).

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