« On trouve rarement pareille cohérence entre l’homme qui vit et l’homme qui écrit, pareille densité d’écriture », affirmait Primo Levi, parlant de son ami Mario Rigoni Stern (1921-2008), romancier majeur, célèbre pour avoir exalté la nature de sa terre natale – Asiago, en Vénétie – mais aussi grâce à ses récits de guerre autobiographiques. Parmi ces derniers, le Sergent dans la neige (paru en 1953 et ici traduit par Laura Brignon) est une pièce maîtresse. Y est narré un épisode vécu par l’auteur, pendant l’hiver 1942-1943, au sein de l’Armir (Armata italiana in Russia), envoyée par Mussolini pour combattre aux côtés des troupes allemandes sur le front de l’Est. Chasseur alpin qui a participé auparavant aux campagnes de France et d’Albanie (qu’il a relatées dans En guerre, paru aux Belles Lettres en 2022), notre homme est positionné sur les bords du Don, face aux soldats de l’Armée rouge.
Conter la guerre au plus près de la réalité
La force du livre est de conter une guerre au plus près de la réalité, sans affèterie ni pathos, faisant parfois penser, dans sa brutalité vécue, aux Orages d’acier d’Ernst Jünger, témoignage à hauteur de tranchées sur la Première Guerre mondiale. Avec son verbe dépouillé et dans une belle économie de moyens, Mario Rigoni Stern réussit ainsi à faire ressentir les températures sibériennes à son lecteur : « Nous nous asseyons dans la neige, la couverture sur les épaules, collés les uns aux autres. Nous ne sommes que glace, à l’intérieur et à l’extérieur, et pourtant nous sommes encore vivants. Je sors ma boîte de viande de réserve de mon sac. Je l’ouvre, mais j’ai l’impression de mâcher de la glace, elle n’a aucune saveur et je n’arrive pas à l’avaler. » D’escarmouches en tentatives d’échapper à l’encerclement des Soviétiques, les « Alpini » entament une longue errance dans la steppe gelée, battant en retraite sous le feu ennemi.
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Si la violence de la guerre est omniprésente dans ces pages – terrible et allusive, une scène fait, par exemple, référence aux massacres de populations civiles -, une grande douceur et un puissant humanisme les irriguent également : « Le fleuve était gelé, les étoiles étaient froides, la neige était du verre qui se brisait sous nos semelles, la mort froide et verte attendait au bord du fleuve, mais j’avais en moi une chaleur qui faisait fondre tout cela » , affirme ainsi Mario Rigoni Stern. Camaraderie sublime et ordinaire à la fois et réminiscences ensoleillées de l’Italie nimbent en outre un ouvrage dont l’acmé est sans aucun doute une scène suspendue, où le sergent-chef entre dans une isba. Des soldats russes en armes sont en train de déjeuner : « Il y a aussi des femmes. L’une d’elles prend une assiette, la remplit de lait et de mil puisés dans la soupière à la louche, et me la tend. J’avance d’un pas, passe mon fusil à l’épaule et mange. Le temps n’existe plus. » Il n’y a plus de soldats ennemis. Plus de communistes et de fascistes. Simplement des hommes qui partagent un repas qui a la semblance d’un instant de paix dans une tourmente gelée, un instant dont ils se souviendront toute leur existence.
Le Sergent dans la neige, de Mario Rigoni Stern, Gallmeister, 192 pages, 22 €.
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