
Depuis plusieurs années, un chiffre revient en boucle dans le débat public : « la fortune des ultra-riches a explosé ». Bernard Arnault, Elon Musk, Jeff Bezos ou François Pinault sont ainsi présentés comme s’étant « enrichis » de dizaines de milliards en quelques mois. Ces chiffres sont repris par la presse, par les ONG, par les responsables politiques, et servent de fondement à des projets de taxation exceptionnelle. Pourtant, derrière cette rhétorique se cache une confusion majeure entre richesse réelle et valorisation financière. Ce que l’on appelle « fortune » est, dans la quasi-totalité des cas, une construction théorique, largement déconnectée de l’argent réellement disponible.
Ce que mesure réellement la “fortune” des milliardaires
La fortune d’un milliardaire tel que Bernard Arnault est calculée de manière extrêmement simple : on multiplie le nombre d’actions qu’il détient dans son groupe par le cours de Bourse du jour. Si LVMH vaut 800 euros aujourd’hui et qu’il détient 48 % du capital, on calcule une valeur, et l’on annonce que sa fortune a « augmenté » ou « diminué » en fonction de l’évolution du titre. Mais cette méthode repose sur une hypothèse fausse : celle que ces actions pourraient être vendues à ce prix. En réalité, le prix affiché en Bourse est le prix marginal, c’est-à-dire le prix auquel s’échangent de très petites quantités de titres. Il reflète ce que vaut 0,01 % du capital, pas ce que vaut 50 %. Or un actionnaire de contrôle ne peut pas vendre ses titres comme un investisseur ordinaire. Dès qu’il mettrait sur le marché quelques pourcents du capital, l’offre excéderait immédiatement la demande et le cours s’effondrerait. Autrement dit, la “fortune” calculée suppose une liquidité qui n’existe pas. Si Bernard Arnault essayait de vendre ne serait-ce que 5 % de LVMH en quelques semaines, le marché interpréterait cela comme un signal négatif, les investisseurs se retireraient, et le titre chuterait fortement. Il ne vendrait pas au prix affiché, mais à un prix bien inférieur. Plus il vendrait, plus le prix baisserait. La fortune affichée est donc une fiction comptable : elle suppose que l’intégralité du capital pourrait être vendue au dernier cours coté, ce qui est matériellement impossible.
La symétrie oubliée des variations boursières
Un autre biais fondamental tient à la manière dont on traite les variations de cours. Quand LVMH gagne 20 %, on annonce que la fortune de son principal actionnaire a augmenté de 20 %. Quand LVMH perd 20 %, on ne parle presque jamais de la « perte de fortune » correspondante. Pourtant, les deux sont strictement symétriques. En 2025, LVMH a connu des phases de forte volatilité, avec des baisses rapides de l’ordre de 15 à 20 %. Cela signifie mécaniquement que la “fortune” de son principal actionnaire a baissé de dizaines de milliards sur le papier. Mais ce chiffre ne nourrit aucun récit politique, donc il est rarement mis en avant. Cela révèle la nature réelle de l’argument : il ne s’agit pas d’une analyse économique, mais d’une construction narrative. On sélectionne uniquement les moments où la Bourse monte, on les transforme en « enrichissement », et on ignore les moments où elle baisse. Or une fortune boursière est, par nature, réversible. Elle peut disparaître aussi vite qu’elle est apparue. Des milliers d’entrepreneurs ont été milliardaires “sur le papier” en 2000, avant de ne plus rien valoir deux ans plus tard.
La différence fondamentale entre patrimoine et argent réel
La confusion la plus grave consiste à assimiler patrimoine et richesse disponible. Un milliardaire comme Bernard Arnault n’a pas des dizaines de milliards d’euros sur son compte bancaire. Il possède des actions d’une entreprise. Ces actions lui donnent :
– un pouvoir de contrôle,
– un droit aux dividendes,
– une exposition à la valeur future de l’entreprise.
Mais elles ne lui donnent pas du cash. Le seul argent réellement disponible est celui qui a été encaissé :
– les dividendes versés,
– les salaires,
– les plus-values réalisées lors de ventes effectives d’actions.
Le reste n’est qu’une valorisation théorique. C’est exactement la même chose pour une PME valorisée 300 millions. Son fondateur peut être considéré comme “très riche” sur le papier, mais tant qu’il n’a pas vendu, il ne peut pas acheter un jet, un immeuble ou une île avec cette valorisation. Si l’entreprise fait faillite ou perd son marché, cette richesse disparaît sans laisser de trace. L’histoire économique est remplie de fortunes virtuelles qui se sont évaporées.
Le paradoxe du contrôle : pourquoi les grands patrons ne peuvent pas vendre
Un élément souvent ignoré est que, pour un fondateur ou un actionnaire majoritaire, vendre ses actions signifie perdre le contrôle. Bernard Arnault n’est pas un investisseur financier, c’est un actionnaire industriel. S’il vendait massivement LVMH :
– il perdrait le pouvoir sur le groupe,
– il fragiliserait la gouvernance,
– il exposerait l’entreprise à une prise de contrôle hostile,
– il détruirait la confiance des marchés.
Sa “fortune” est donc une fortune de pouvoir, pas une fortune de consommation. Il ne peut pas la transformer en cash sans détruire ce qui la fonde. C’est une richesse immobilisée dans un système productif, pas un trésor stocké dans un coffre.
Une rhétorique politique fondée sur une demi-vérité
Quand les responsables politiques affirment que « les milliardaires se sont enrichis de X milliards », ils disent une chose vraie sur le plan comptable mais fausse sur le plan économique. Ils confondent :
– une variation de valorisation boursière,
– avec un revenu,
– puis avec une capacité de dépense.
C’est un glissement sémantique. La valorisation est une estimation instantanée. Le revenu est un flux. La richesse réelle est ce qui peut être consommé ou investi. Taxer des revenus ou des plus-values réalisées est légitime dans un système fiscal. Mais prétendre taxer une variation de capital non réalisée revient à taxer une ombre. C’est pour cela que ce discours est si puissant politiquement : il donne l’impression que de l’argent réel a été gagné, alors qu’il s’agit d’une projection théorique.
Conclusion
Oui, la valeur boursière des grandes fortunes fluctue. Non, cela ne signifie pas que ces personnes encaissent des milliards. La “fortune” des milliardaires est avant tout une valorisation de titres illiquides et permettant de contrôler une entreprise. Elle peut monter, elle peut s’effondrer, elle est largement virtuelle tant qu’elle n’est pas réalisée. Présenter ces variations comme un enrichissement réel est une simplification trompeuse, utilisée comme outil de culpabilisation et de mobilisation politique. La seule richesse qui compte réellement, ce sont les revenus encaissés et les plus-values réalisées. Le reste relève de la fiction financière. Bref encore de rhétorique politique de soi-disant responsable politique qui ne comprennent rien ou font de la démagogie.
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