Repenser les publics et le rôle politique des cinémas : entretien avec Chloé Delaporte

À rebours des lectures strictement conjoncturelles de la fréquentation cinématographique, Chloé Delaporte, professeure en socioéconomie du cinéma à l’Université de Montpellier Paul-Valéry, replace les analyses dans le temps long des pratiques culturelles. Un public senior invisibilisé, un public jeune stigmatisé… et des cinémas appelés à remplir un rôle politique et sociétal, sans céder aux injonctions et aux hiérarchies culturelles.

Interview publiée dans le Boxoffice Pro n°507 du 7 janvier 2026

La fréquentation de 2025 est en baisse. Y a-t-il encore un sens à interroger ce recul à la lumière de la crise Covid ?

En effet, pourquoi prendre la crise sanitaire comme point de bascule, et non l’année 2014 de l’arrivée de Netflix sur le marché français ? Ou la fin des VPF ? Ou encore l’équipement total en numérique des salles ? Cela ne veut pas dire que le crise Covid n’est pas un marqueur pertinent, mais en postulant le fait qu’elle marque un moment de rupture, on crée la rupture.

Mais les années passent, sans qu’on ne puisse clairement faire la part entre les évolutions conjoncturelles et structurelles en cours dans le secteur…

Penser la fréquentation et l’offre de film année après année a du sens du point de vue de la filière, mais pas du tout du point de vue du public ; ce n’est pas en un an que les pratiques se font et se défont. Pour observer les usages, à travers un prisme sociologique, il serait beaucoup plus pertinent de se référer à des cycles au minimum de trois voire cinq ans. Car si on regarde sur le très long terme, la population cinématographique a très peu varié. En valeur relative, depuis les années 1950, c’est la même proportion de ⅔ des Français qui fréquentent les cinémas. Ce qui a changé au fil des années, ce n’est donc pas le taux de pénétration, mais le nombre moyen d’entrées par spectateur et spectatrices, qu’il nous faudrait observer avec une granularité plus fine, notamment sur le public des seniors.

Les études catégorisent pourtant bien les publics en fonction de leur âge…

D’un côté on analyse avec grande attention les 15-25 ans, et de l’autre, on met tous les seniors dans le même sac, comme si un spectateur ou une spectatrice de 61 ans, c’était la même chose qu’un spectateur ou une spectatrice de 92 ans : une vraie hérésie scientifique sur le plan de la sociologie des publics. D’autant plus que les +60 ans représentent la seule tranche d’âge dont le nombre d’entrées annuel moyen a augmenté et qu’ils ont un vrai pouvoir prescripteur auprès des “jeunes” publics.

« Pourquoi se focalise-t-on tant sur les spectateurs occasionnels, sans parler du tiers de la population française qui… ne va jamais au cinéma ? »

L’absence de gros succès comme Un p’tit truc en plus et Le Comte de Monte-Cristo peut-il suffire à expliquer les 25 millions d’entrées manquantes par rapport à 2024 ?

Il n’est pas faux de souligner l’absence de locomotives, mais plus discutable d’accuser uniquement l’offre. Focaliser la critique sur le manque de films porteurs, comme s’il étaient les seuls à même de générer de la fréquentation, c’est mettre sous le tapis nombre de films qui ont quand même eu des belles performances cette année, et qui ont eux aussi attiré les spectateurs moins assidus. Alors certes les occasionnels ont eu moins “d’occasions” de se rendre en salles en 2025, mais pourquoi se focalise-t-on tant sur eux, sans parler du tiers de la population française qui… ne va jamais au cinéma ? N’y a-t-il pas là un gros levier de spectateurs potentiels à activer ? Mais pour cela, il faut interroger le contenu des films qu’on lui propose…

L’offre de cinéma en France n’est-elle pourtant pas la plus riche du monde ?

Il ne s’agit pas de tomber dans le discours qui consiste à dire que le cinéma français, ce n’est qu’« un cinéma de grands bourgeois fait dans de grands appartements haussmanniens » et que, forcément, ça n’intéresse personne. Nous avons une grande diversité de création, mais aussi une sous-représentation des femmes au-delà de 50 ans, des questions de blanchité, de rapports de genre… Les études Cinégalités du Collectif 50/50 ou les enquêtes du sociologue Éric Fassin démontrent que le taux de représentation de personnages non blancs ou en situation de handicap est très inférieur à ce qui existe dans la population réelle, et surtout que leur représentation est très stéréotypée. Des films pas suffisamment à l’image de la réalité des spectateurs et des spectatrices n’expliquent peut-être pas, à eux seuls, la baisse de la fréquentation des salles, mais posent problème. 

Et du côté des raisons exogènes au cinéma, quid de l’impact du contexte économique sur la fréquentation des salles ?

Le cinéma reste la première sortie culturelle des Français et touche les gens de tous milieux et classes sociales. Dans un contexte de baisse du pouvoir d’achat et d’accroissement des inégalités, l’arbitrage sur la sortie cinéma n’est pas qu’une question d’argent, mais aussi de temps, pour des personnes qui multiplient les boulots, galèrent à trouver des places en crèche… Or plus le nombre de sorties au cinéma d’un foyer est réduit, plus cette sortie s’accompagne d’autres pratiques (restaurant, patinoire…) dont le coût a augmenté de manière bien moins raisonnable que le prix de la place de cinéma.

Et la concurrence, réelle ou supposée, des plateformes ?

Avec une moyenne de 1,8 abonnement par foyer, cette concurrence ne s’exerce pas sur le terrain économique, mais bien sur le terrain des pratiques. C’est ce qui explique que les gens vont toujours au cinéma… mais moins, car une partie de leur pratique s’est reportée sur la consommation de films en ligne. Mais pourquoi les accuser d’être responsables de la “crise du cinéma” ou de la “mort des salles”, alors que notre société est en train de se numériser à grande échelle (on ferme les guichets commerciaux et on dématérialise les services), notamment sous l’impulsion de la puissance publique (par exemple dans le domaine de l’éducation) ? Cela pèse sur les budgets de ces mêmes gens obligés de suivre le mouvement, de s’équiper en smartphones, en ordinateurs et en télévisions connectées… et dont on va incriminer les pratiques numériques en matière de cinéma. D’autant plus que ce discours vise avant tout les jeunes, qui sont ceux qui vont le plus au cinéma. 

… et aussi ceux qui passent le plus de temps devant les écrans en général…

Pourtant, les “adultes” ne font pas que lire Le Monde et Télérama quand ils sont sur leur smartphone. Mais on s’offusque beaucoup moins des journées qu’ils passent sur Facebook que des jeunes sur TikTok. Il faut faire attention à ce que cette incrimination, qui s’adosse à une forme d’âgisme, ne soit pas assimilée à un discours anti-jeunes. Alors qu’ils ont été les premiers à retourner dans les salles après la crise sanitaire, qu’ils ont le taux de pénétration du cinéma le plus important, ils entendent tous les jours à quel point leurs pratiques mettent en péril la société. Et il faut noter que les gens qui émettent ce genre de discours appartiennent, généralement, à la tranche d’âge [des 25-49 ans] dont la fréquentation des salles a… le plus baissé ces 10 dernières années !

Dans ces conditions, quelle devrait être la première priorité du grand plan Éducation à l’image annoncé fin novembre ?

Pour faire de l’éducation à l’image, il faut la confier aux premiers concernés. Tous les chercheurs en sciences de l’éducation savent que le meilleur moyen de convertir ou former à une pratique sera celle transmise par des gens qui leur ressemblent, partagent leurs aspirations, ont les mêmes références, les mêmes codes, les mêmes façons de communiquer. Je ne doute pas des compétences de ceux qui font les programmes d’éducation à l’image, mais il est très important de faire de la place aux jeunes générations. C’est ce que l’on essaye de faire au sein du Master Pro Métiers de la diffusion du cinéma à l’Université de Montpellier Paul-Valéry – qui compte d’ailleurs Boxoffice Pro parmi ses partenaires – en les formant à la communication digitale, à l’éducation à l’image et à la médiation culturelle, pour tous types de publics.

« Le public va plutôt vers un cinéma auquel il s’identifie, avec lequel il a le sentiment de partager plus que le choix d’un film »

Et le plus grand écueil à éviter ?

Il est important de se mettre d’accord sur le vrai but de l’éducation à l’image. Est-ce qu’il s’agit de s’assurer que les jeunes et très jeunes d’aujourd’hui soient familiarisés avec le cinéma en salle et donc intègrent et maintiennent cette pratique à l’âge adulte ? À ce moment-là, c’est un travail de familiarisation avec une pratique culturelle et de renouvellement des publics, donc un enjeu de filière à défendre car derrière la préservation de la salle, il y a toute l’économie de la création qui en dépend. Si en revanche, l’éducation à l’image se double – comme c’est très souvent le cas – d’un enjeu de conformation aux “bonnes pratiques” pour devenir un lieu où se transmettrait le “bon” cinéma – en opposition à un cinéma “moins bon” ou “moins nécessaire” –, elle deviendrait tout simplement un lieu de réactualisation de la culpabilisation des publics et de conformation à des hiérarchies culturelles. Et là, elle aurait un effet repoussoir sur une partie de la jeunesse qui ne se sent absolument pas écoutée, voire se sent méprisée par les institutions.

Ne plaçons pas les jeunes dans des situations passives de spectateurs et spectatrices ; mettons-les en situation de programmateurs et programmatrices, de manière à ce qu’ils comprennent l’enjeu de la circulation des images. Il faut les responsabiliser, leur faire confiance… et admettre la réalité de leurs pratiques sans se voiler la face sur la réalité de NOS pratiques qui sont pas plus nobles, ni plus légitimes que les leurs. 

Récemment, plusieurs organismes représentatifs de l’ensemble de la filière ont pris position contre les pressions exercées par des élus locaux sur la programmation – ou la déprogrammation – de films. Quel est l’enjeu de préserver la liberté, mais aussi une certaine neutralité politique des cinémas, d’autant plus à la veille des élections qui approchent ?

Il peut sembler banal de le dire mais le cinéma est un art et une industrie qui, tout en étant insérée dans une économie marchande, libérale et capitaliste, assume un rôle – non pas inné, mais construit – dans le vivre ensemble et l’ouverture à l’autre. Dans cette ambition de fonction sociale, l’idée n’est pas que les cinémas se posent comme garants de la démocratie, mais qu’ils forment, en accueillant toute la diversité des formes cinématographiques et des opinions, les gens à être eux-mêmes des remparts contre ceux qui attaquent la démocratie. Si on veut vraiment être un rempart contre l’obscurantisme, il faut se placer du côté des publics, et se départir des hiérarchies culturelles. Ce qui ne veut pas dire que les cinémas doivent tout programmer. Ils connaissent leur travail et leurs publics et ils ont une ligne éditoriale. L’attachement des spectateurs et spectatrices à leur cinéma de proximité, démontré dans toutes les enquêtes, relève aussi de cet ensemble de systèmes de valeurs qui est promu par leur cinéma. Concernant les raisons de la plus grande baisse de fréquentation des multiplexes, au-delà de l’arbitrage économique réalisé sur le prix du billet et du fait que leur public est davantage constitué d’occasionnels, on devrait tester l’hypothèse que la consommation de film en multiplexe est perçue, par certains, comme un “non engagement”. Or le public va plutôt vers un cinéma auquel il s’identifie, en tout cas avec lequel il a le sentiment de partager plus que le choix d’un film.

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