Livre : « Aventures de l’esprit », de Natalie Clifford Barney… Le carnet de bal d’une amazone

Pierre Louÿs, qui a encouragé ses premiers pas littéraires, lui trouvait « la générosité du mot avec cette charmante insouciance de l’ingratitude future ». Toutefois le premier écrivain à se pencher sur elle, puis à la prendre dans ses bras pour la poser sur ses genoux avait été Oscar Wilde, dans l’hôtel d’une ville d’eau où « à peine sortie de [ses] langes, elle courait pour échapper à une meute d’enfants en vacances ». Le parrainage était prometteur.

​Natalie Clifford Barney (1876-1972) fut une aventurière : elle le prenait de haut avec la vie, et la vie s’est montrée docile ; bellissime, richissime, cette Américaine en rupture d’Amérique (où peut-on vivre quand on est américain et civilisé, sinon en Europe, c’est-à-dire à Paris ?) a fasciné ses contemporains – et d’abord ses contemporaines, Liane de Pougy, Renée Vivien, Colette, Djuna Barnes, Lucie Delarue-Mardrus, Élisabeth de Gramont, pour s’en tenir aux femmes de lettres. « Poly-amoureuse », comme l’appelle son préfacier, M. Francesco Rapazzini, elle a des foucades, des caprices, un manque de sérieux et, pour tout dire d’un mot trop galvaudé, une liberté qui en ces premières années du XXe siècle paraît bien rafraîchissante. Elle en a gagné un surnom : l’Amazone, que lui a donné celui qui a fait d’elle sa confidente, Remy de Gourmont, et c’est en 1929, à 53 ans, qu’elle publie ces Avent ures d e l’esprit, qui se présentent comme les mémoires de ses amitiés intellectuelles.

« L’académie des femmes »

« L’amitié est peut-être un sentiment d’importation pour lequel la plupart des Français ont peu de goût. » Les soirées qu’elle donne chez elle rue Jacob, dans le temple de l’Amitié de son jardin, sont courues, au-delà de “l’académie des femmes” qu’elle y réunit. Elle rate un peu quelques contemporains capitaux, Proust ou Rilke (dont elle publie les lettres), qui sans doute dépassaient la mesure ordinaire de son scalpel : « Mettre le cerveau à vif, l’opérer de toutes les maladies del’habitude, le scalper au besoin pour voir ce qu’il y a dedans, palper son contenu, me repaître de sa substance authentique. Serai-je donc vautour ? Femme ? Non, amazone. »

L’enfant gâtée ne doute de rien, jamais de soi-même, c’est un charme, certes, mais qui à la longue peut s’éventer. On lui saura gré toutefois de son portrait de D’Annunzio, et d’avoir eu l’intuition de sa solitude héroïque, de son génie assimilé à l’ascèse d’une volupté supérieure, quand elle aurait pu, comme tant d’autres, en rester à la facile raillerie du cinéma grandiose par quoi il donnait le change. Des lettres de Max Jacob – en forme de marivaudage spirituel – ou d’autres de Valéry, truffent ces évocations dont « miss Barney » ne veut pas savoir qu’elles peuvent être indiscrètes ; ceux dont elle parle sont toujours vivants, et ne se targue-t-elle pas d’avoir remis à flot Valéry, menacé d’un naufrage matériel ? « Je me permets d’être américaine. Le Nouveau Monde exporte son sens pratique. »

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D’autres portraits bienvenus – le Dr Mardrus, grand orientaliste et traducteur des Mille et Une Nuits, sa femme, la poétesse Lucie Delarue-Mardrus, Colette (« Son métier travaille si bien ses sens qu’ils deviennent aussi ses animaux domestiques »), Gertrude Stein, Djuna Barnes, Romaine Brooks dont la peinture trahit l’intégrité (« Elle est […] d’une blancheur morale telle, qu’elle fait ressortir les taches d’autrui ») – illustrent cette méditation sur l’amitié intellectuelle : « L’union par la pensée est la plus difficile des unions. […] L’esprit choisit plus difficilement et répudie plus facilement que le cœur. »

Aventures de l’esprit, de Natalie Clifford Barney, Bartillat, 252 pages, 20 €.

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