
Si vous nous lisez et que vous souhaitez soutenir une rédaction indépendante, découvrez toutes nos offres pour vous abonner au Grand Continent
Il se dégage dans le vieux Damas une atmosphère un peu surréaliste. Des jeunes hommes à la barbe bien taillée mais assez longue, vêtus d’uniformes noirs, sont stationnés aux cafés. Nous sommes dans la partie principalement chrétienne de la vieille ville. Hommes et femmes boivent de la bière. Ils montent la garde. Ils semblent de bonne humeur. Ils sont très polis.
Ces jeunes hommes font partie de l’Amn al-Am, la Sécurité générale — principale force de sécurité intérieure du nouveau régime.
Parmi ces soldats, on compte quelques nouvelles recrues et beaucoup d’anciens combattants de Hayat Tahrir al-Cham (HTC), une ancienne branche d’al-Qaïda. Beaucoup viennent d’Idlib, une province proche de la frontière turque où HTC a gouverné ces dernières années.
On ne sait pas si leur bonne humeur et leur tolérance sont sincères et dues aux merveilles de Damas ou si elles sont le résultat d’ordres du gouvernement d’Ahmed al-Charaa, anciennement connu sous son nom de guerre djihadiste Abu Mohamed al-Golani, qui a pris le pouvoir il y a un an, le 8 décembre 2024.
Ce qui est certain, c’est que le président de transition, qui ne prône plus le djihad mais la tolérance — une « Syrie pour tous » — a une idée : Damas doit être la vitrine de ce régime.
Des soufis chantent devant la Grande Mosquée : les islamistes salafistes — dont HTC a tiré une grande partie de son idéologie — les considéraient il y a peu comme des ennemis hérétiques.
Des femmes en robes assez courtes se promènent dans le souk aux côtés de femmes entièrement voilées.
Le nouveau gouvernement a conservé la plupart des fonctionnaires, des diplomates et des journalistes des médias d’État afin de garantir un minimum d’efficacité gouvernementale. L’élite économique syrienne est courtisée et rassurée si elle n’a pas fait partie du clan Assad ; celle de la diaspora syrienne, dont certains membres sont des entrepreneurs très riches, est invitée à investir dans le pays, tout comme les grandes entreprises étrangères.
De nombreux Syriens semblent extrêmement optimistes quant à l’amélioration de leur situation générale grâce à la réintégration de leur pays dans la communauté internationale ; les rencontres de al-Charaa avec les dirigeants étrangers — qu’ils soient arabes, européens ou qu’ils s’appellent Donald Trump — sont suivies de près.
Les Syriens sont Kriegsmüde, fatigués de la guerre, et le gouvernement n’est pas le seul à sembler prêt à démilitariser le plateau du Golan pour faire la paix avec Israël.
À de nombreuses reprises durant un récent séjour en immersion en Syrie, j’entends ce type de commentaires : « Les Assad ont toujours tout justifié, y compris nos sacrifices économiques et leur répression, par la nécessité de lutter contre le sionisme. Le résultat ? Nous avons perdu des décennies. »
Faire tenir un pays : la fragilité d’une transition
Jusqu’à présent, le régime peut compter sur le soutien de la classe moyenne urbaine, importante dans le pays ; il lui est nécessaire pour diriger la Syrie mais surtout pour la tâche colossale qu’il s’est fixée : la reconstruire.
Cette classe moyenne éduquée et interconfessionnelle est également divisée entre les libéraux et les figures plus proches des Frères musulmans, mais elle souhaite globalement voir émerger un nouvel État ; le président syrien doit composer avec elle, notamment pour éviter le type de soulèvement urbain qui a conduit à la guerre civile en 2011.
Par rapport à la dictature d’Assad, al-Charaa dispose en effet de forces de sécurité assez faibles — environ 18 000 recrues — et n’a plus à sa disposition toute une série de services de renseignement et de sécurité d’élite, formés par la Russie ou l’Allemagne de l’Est.
Si le président peut malgré tout réprimer des troubles avec violence dans les petites villes ou les campagnes, l’homme fort de la Syrie n’aurait pas les moyens de faire face à une rébellion à grande échelle — en particulier à Damas.
En conséquence, la classe moyenne urbaine dispose d’un certain levier : elle a désormais un pouvoir sur le régime — en particulier dans les réseaux sociaux, où elle est très active.
Mais derrière la façade tolérante et optimiste de Damas se cachent des réalités syriennes plus sombres.
En Syrie, le climat émotionnel alimente la méfiance et renforce les récits de victimisation.
Asiem El Difraoui
Les chiffres du malheur syrien
À seulement un ou deux kilomètres de la place Abbasid, l’ampleur des destructions est visible à Jobar, une banlieue où plus aucun bâtiment n’est habitable — un paysage lunaire de coquilles de béton aplaties ou vidées.
Selon le ministre syrien des Travaux publics et du Logement, plus d’un million de maisons ont été détruites en Syrie. 3 à 4 millions de personnes vivent dans des quartiers informels. Les dommages causés aux bâtiments dépassent, selon la Banque mondiale, 30 milliards de dollars.
L’Agence des Nations unies pour les réfugiés estime que plus de 12 millions des 23 millions d’habitants que comptait la Syrie avant la guerre ont été déplacés à l’intérieur ou à l’extérieur du pays pendant la guerre civile.
Depuis la chute du régime Assad, au moins 2,8 millions d’entre eux sont rentrés chez eux, avec plus de 7 millions de Syriens toujours déplacés à l’intérieur du pays et plus de 4,5 millions à l’étranger.
Entre décembre 2024 et juillet 2025, plus de 430 000 personnes en Syrie ont été nouvellement déplacées en raison des violents affrontements à Sweida et dans les zones côtières.
La destruction d’autres infrastructures est également considérable : même à Damas, l’électricité ne fonctionne que quelques heures par jour.
Selon la Banque mondiale, quatorze années de conflit ont dévasté l’économie syrienne, avec une contraction cumulative du PIB de plus de 50 % depuis 2010 et une baisse du revenu national brut par habitant à seulement 830 dollars en 2024 — bien en dessous du seuil international des pays à faible revenu.
L’extrême pauvreté touche désormais un Syrien sur quatre, tandis que deux tiers de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté des pays à revenu intermédiaire inférieur.
Il ne faut pourtant pas conclure à une apathie politique.
Une Constitution pour tous les Syriens ?
En Syrie, on observe un regain de nationalisme : sur le plan politique, ses habitants semblent retrouver la volonté de créer un pays pour tous les groupes qui le composent.
Le symbole du nouvel aigle, emblème national, est un best-seller chez les vendeurs de rue sous forme d’amulette, de bracelet ou de montre.
Mais la forme du nouvel État syrien, sa constitution et, avec elle, la participation politique et la représentation de tous les groupes sociaux restent l’un des sujets les plus difficiles.
Le 29 janvier 2025, Ahmed al-Charaa a été déclaré président par intérim ; puis, le 12 février 2025, le gouvernement de transition a annoncé la formation d’un comité préparatoire pour la prochaine Conférence nationale syrienne sur le dialogue, qui se tiendra en mars — tous deux chargés de préparer une déclaration constitutionnelle qui constituera en fait la constitution provisoire pour cinq ans.
Le 13 mars 2025, le président al-Charaa a ratifié le document.
La constitution a été plutôt bien accueillie en Syrie et par la communauté internationale, mais elle a également été sévèrement critiquée pour le système « hyperprésidentiel » qu’elle instaure. Dans celui-ci, tout le pouvoir exécutif est entre les mains du président ; le régime ne prévoit pas de Premier ministre.
Dans le cadre que la constitution instaure, et comme celle qui la précédait, la loi islamique sera la principale source de jurisprudence 5 — les libertés d’opinion et d’expression seront cependant préservées.
Une Assemblée du peuple devait être créée pour servir de parlement provisoire pendant la période de transition de cinq ans et superviser la rédaction d’une nouvelle constitution permanente ; cependant « le président nomme un tiers des membres de l’Assemblée du peuple ainsi que les juges de la Cour constitutionnelle. »
Face à cette déclaration constitutionnelle, Human Rights Watch met en garde : « Sans garanties plus solides et sans contrôle indépendant, cette déclaration risque de consolider le contrôle exécutif au détriment des libertés fondamentales à un moment crucial pour l’avenir de la Syrie. 6 »
Les élections de novembre : un premier test perdu pour al-Charaa
Les « élections » à l’Assemblée populaire se sont tenues en octobre 2025.
Ce renouveau ne doit pas leurrer : ces élections ne relèvent pas d’un système parlementaire libéral, car elles se sont déroulées selon un système de vote indirect — par l’entremise d’un collège électoral.
Sur les 210 sièges, 140 ont été attribués selon le système de collège électoral basé sur les circonscriptions, avec 121 sièges élus — dont 119 le jour du scrutin. Les députés ont été sélectionnés par des comités locaux composés d’experts et de personnalités locales 7.
Les opposants libéraux, qui ont joué un rôle crucial dans le soulèvement contre le régime d’Assad et qui restent une force politique très active dans les médias indépendants, étaient divisés sur la question de savoir s’il fallait ou non participer.
La militante Malak Shanawani, emprisonnée à trois reprises sous le régime d’Assad, a fait valoir que c’était pour elle une occasion de participer ; elle a été nommée par le collège, mais n’a pas été élue.
Parmi les députés élus, seules 6 étaient des femmes ; de même, seuls 10 étaient des représentants de minorités religieuses et ethniques, notamment des Kurdes, des chrétiens et des alaouites. Les Frères musulmans en Syrie ont obtenu « quelques sièges » grâce à leurs candidats alliés.
La présidence syrienne a reconnu ce manque de représentation et a promis d’y remédier en partie, grâce à la nomination des 70 sièges désignés ; pourtant, à ce jour, ces sièges n’ont pas encore été pourvus.
Si ces élections ont été saluées comme un premier pas important vers la représentation par l’Union européenne, et considérées comme une première étape nécessaire, le nouveau « parlement » n’est guère plus qu’un organe consultatif.
Du reste, même si ce parlement est en partie hautement qualifié — un diplôme universitaire étant une condition nécessaire pour se présenter, sauf pour certains anciens de tribus ou de communautés —, il ne résout ni le manque de représentativité ni un problème plus profond : l’absence de partis politiques.
L’objectif tactique de l’État islamique est clair : déstabiliser un pays par des conflits sectaires et ethniques afin de se présenter comme la seule alternative.
Asiem El Difraoui
Les dilemmes politiques du groupe d’Idlib
Hayat Tahrir al-Cham, officiellement dissoute, gouverne avec un cercle restreint d’hommes de confiance originaires d’Idlib — des hommes qui ont régi cette province pendant des années.
Malgré la nomination de certains ministres technocrates, le « groupe d’Idlib » concentre le pouvoir : tous les ministères régaliens — Défense, Intérieur, Économie et Affaires étrangères — sont entre leurs mains.
Jusqu’à présent, les djihadistes réformés n’ont pas proposé de programme islamiste radical ; mais ils devront peut-être à un moment ou l’autre répondre aux attentes de leur clientèle — de salafistes et d’anciens djihadistes.
Pour ces derniers, qu’on les laisse mener une vie salafiste, en tolérant par exemple leur polygamie, ne sera peut-être pas suffisant : si tel est le cas, ils réclameront alors une législation islamiste à leur goût.
D’autres défis de taille attendent le gouvernement. Celui-ci doit compter avec l’intégration ou l’expulsion des combattants étrangers violents 8, tels qu’Omar Omsen — l’un des recruteurs les plus efficaces de djihadistes français au début de la guerre civile, installé comme gourou à la tête d’une communauté quasi sectaire.
Alors que se dissolvaient les forces armées concurrentes, la Syrie a dû commencer à reconstruire son architecture sécuritaire presque immédiatement après la chute du régime Assad en décembre 2024 ; la reconstitution officielle de l’armée et l’intégration — au moins théorique — des milices, y compris des éléments de HTC, ont eu lieu grâce à des accords signés fin 2024.
Dans le même temps, les autorités de transition ont restructuré les forces de sécurité intérieure, principalement l’Amn al-‘Amm (sécurité générale) et la Shurta (police).
Malgré ces réformes, le paysage sécuritaire reste toutefois encore extrêmement fragile : un grand nombre d’éléments armés incontrôlés — ou semi-contrôlés — persistent, notamment les vestiges des milices de l’ancien régime, des factions islamistes radicales, des combattants tribaux et des groupes criminels.
Le gouvernement de transition peine à affirmer son autorité de manière cohérente, même dans des régions officiellement sous son contrôle.
Réformer l’État : les strates de la mosaïque syrienne
L’une des questions clefs en Syrie concerne la décentralisation.
Les Sunnites — qui sont au pouvoir par l’intermédiaire de HTC et constituent environ 70 % de la population syrienne — ne forment pas un groupe homogène. Dans la lignée du discours public du nouveau gouvernement, ils admettent cependant un certain degré d’autonomie culturelle, tout en rejetant l’idée que la Syrie devrait ou pourrait un jour être décentralisée.
Les Kurdes de l’est du pays et les Druzes du sud, dans le gouvernorat de Suwayda — qui sont déjà autonomes de facto — réclament quant à eux la décentralisation.
La Syrie est souvent décrite comme une mosaïque.
Mais lorsqu’une mosaïque est brisée et fragmentée, la question qui demeure est de savoir comment et si elle peut être restaurée — ou du moins réemployée en un ensemble cohérent et viable.
Trois groupes, voire quatre, souhaitent une autonomie très large, à laquelle s’oppose le gouvernement de transition et la majorité hétéroclite des Sunnites.
Ce sont d’abord les Druzes, concentrés dans certaines banlieues de Damas et dans la province méridionale de Suwayda — dont la capitale porte le même nom 9.
Viennent ensuite les Kurdes, qui gouvernent de facto avec le Rojava, une région autonome à l’est, et constituent environ 10 % de la population.
Il faut enfin compter avec les alaouites, dont était issu le clan Assad ; si certains ont occupé des postes importants, la majorité vit toujours dans une grande pauvreté sur la côte et n’a pas bénéficié du régime syrien sous la dictature.
Les Alaouites n’offrent pas un front uni ; il faut distinguer ceux n’étant pas accusés d’être des pro-Assad des fouloul 10 du régime passé, anciens militaires ou membres des nombreux services de sécurité qui ont commis les pires atrocités 11.
La question se pose pour ces fouloul de savoir s’ils veulent créer un « Alawitistan » ou bien reprendre le pouvoir, ou bien simplement être des spoilers entraînant la Syrie dans le chaos total et une nouvelle guerre civile, comme le voudraient les derniers combattants survivants de l’État islamique (Daesh), tout comme leurs sympathisants.
La fin d’un cycle de violences
Malgré le discours rassurant du gouvernement de transition, la méfiance et la fragmentation entre les différentes composantes de la société syrienne ne se sont pas résorbées ; aujourd’hui, elles sont en partie exacerbées par la désinformation.
Depuis la chute de Bachar al-Assad, des centaines de meurtres ont été commis par vengeance, principalement contre des alaouites mais aussi contre les sunnites « collaborateurs » et les chrétiens accusés de cela.
En mars dernier, cette violence a culminé avec des affrontements sur la côte syrienne. Les troupes fidèles au nouveau gouvernement y ont été prises en embuscade par des partisans de l’ancien régime, déclenchant un cycle de violences et de représailles sauvages faisant plus de mille quatre-cents victimes, dont cent femmes.
Les partisans de l’ancien régime — les fouloul — ont sommairement exécuté certains membres des forces de sécurité du gouvernement de transition, tandis que certaines milices djihadistes alliées au nouveau pouvoir et comprenant des éléments des nouvelles forces de sécurité, ont tué sans discernement des civils alaouites.
Plusieurs chaînes Telegram — dont une chaîne se faisant passer pour le MOC, un commandement conjoint des forces pro-gouvernement — ont commencé à diffuser depuis la région côtière des menaces explicites à l’encontre des civils alaouites.
Le gouvernement a tenté de réagir rapidement en créant une Commission nationale d’enquête de haut niveau pour le maintien de la paix civile, et a promis de punir les coupables.
À ce jour, 298 suspects ont été identifiés.
Mais la peur persiste parmi les alaouites, d’autant plus que des combattants pro-gouvernement ont filmé leurs actions — notamment des exécutions ou des défilés à côté de cadavres éparpillés dans la rue, suggérant un climat d’impunité.
Pour 14 accusés, un premier procès a débuté le 18 novembre 2025 à Alep ; ceux-ci ont commis ce que l’on peut qualifier de crimes de guerre.
La moitié d’entre eux sont d’anciens fidèles de Bachar al-Assad ; l’autre moitié est issue des forces de sécurité du gouvernement de transition.
En apparence, le gouvernement tente d’adopter une approche équilibrée afin de rassurer les alaouites et, dans le même temps, sa propre base électorale sunnite.
Ces réactions ne suffisent pourtant pas à rassurer tout le monde. Human Rights Watch et d’autres organisations avertissent : « Le gouvernement n’a jusqu’à présent pas demandé de comptes aux commandants de haut rang, et de nombreux groupes armés échappent toujours à tout contrôle effectif. »
Une telle situation révèle un problème profond : la question cruciale de la justice transitionnelle — une priorité pour la grande majorité des Syriens — n’a toujours pas trouvé de solution. Le gouvernement d’al-Charaa préconise une approche light afin de ne pas s’aliéner les personnes qui ont travaillé avec le régime Assad, qui demeurent indispensables pour le fonctionnement de l’État — et dont il a désormais besoin.
Les Druzes du Suwayda
Fin avril 2025, une série d’événements a sapé davantage la confiance entre les communautés et dans le gouvernement de transition.
Après la diffusion d’un enregistrement audio controversé et non vérifié, dans lequel un religieux druze discréditerait le prophète Mahomet, des affrontements ont éclaté entre Druzes et Sunnites dans la banlieue de Damas et dans la province méridionale à majorité druze d’Al-Suwayda, impliquant également certaines factions des forces pro-gouvernementales.
Au moins 47 civils y ont été tués.
En juillet, les tensions ont atteint leur paroxysme.
Le 11 juillet 2025, un marchand de légumes druze aurait été kidnappé sur l’autoroute Damas-Suwayda par des membres d’une tribu arabe bédouine, agressé, dépouillé de son véhicule et relâché dans un état critique.
En réponse, des groupes armés druzes ont dès le lendemain arrêté et apparemment tué des Bédouins, déclenchant un cycle de représailles.
Face à la crise, le gouvernement a jugé opportun d’envoyer ses propres troupes de la sécurité générale ; mais certaines d’entre elles, ainsi que des éléments incontrôlés se rangeant du côté des Bédouins — comme cela s’était produit sur la côte — ont commis des atrocités.
Les frappes aériennes israéliennes dans la région et sur le ministère de la Défense à Damas ont finalement conduit au retrait des forces gouvernementales. Depuis lors, le gouvernorat de Suwayda est de facto indépendant de Damas.
Interrogée, une femme druze originaire de la région, pourtant membre de l’élite damascène, déclare : « Nous ne serons plus jamais prêts à accepter à nouveau les forces de sécurité de Damas. »
Les Druzes ont une longue histoire d’autonomie en Syrie, bien qu’ils aient toujours composé avec le pouvoir central. Même sous la dictature d’Assad, ils avaient réussi à obtenir une autonomie relative à de nombreuses conditions 12.
Aujourd’hui pourtant, après des affrontements sanglants avec les forces du régime et les Bédouins, les Druzes sont peut-être encore déchirés entre leur loyauté envers l’État syrien — tempérée d’une vision critique à l’égard du gouvernement actuel — et une méfiance radicale, les poussant à rechercher la protection d’Israël et une autonomie complète.
En Tel-Aviv, les Druzes pensent avoir trouvé un puissant protecteur ; pourtant le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou poursuit également en les protégeant ses propres intérêts politiques.
À ce jour, plus aucune force gouvernementale n’est présente au cœur de la province de Suwayda et les Druzes de Suwayda sont loin d’être le seul défi qu’al-Charaa et son gouvernement de transition doivent relever.
Une mosaïque de forces centrifuges menace de faire exploser la Syrie — des Kurdes aux alaouites et aux spoilers, sans compter Daesh et les fouloul.
Sur le plan politique, les Syriens semblent retrouver la volonté de créer un pays pour tous les groupes qui le composent.
Asiem El Difraoui
Les Kurdes et le Rojava
Les Kurdes, qui représentent environ 9 à 11 % de la population syrienne — soit entre 2 et 2,5 millions de personnes — contrôlent le Rojava (l’« Est ») 13, une région autonome de facto dans le nord-est de la Syrie, comprenant la majeure partie des ressources pétrolières syriennes.
Les estimations démographiques varient considérablement — entre 2,5 et 4 millions d’habitants y résideraient.
Parmi eux, les Kurdes ne constituent pas la majorité : leur nombre estimé va de 1 à 1,5 million. Les Arabes, les Assyriens, les Syriaques et les Turkmènes constituent d’autres groupes de population importants, de 1,5 à 2,5 millions d’habitants.
Toutes ces estimations portent déjà la trace de controverses politiques.
Même si un nombre considérable d’Arabes ont rejoint les Unités de protection du peuple 14, dominées par les Kurdes lors de la création des Forces de défense syriennes qui ont combattu Daech 15, de très grandes tensions subsistent. Parfois des affrontements violents éclatent entre Arabes et Kurdes, les premiers s’estimant dominés par les seconds — en particulier dans des villes comme Raqqa, l’ancienne capitale de l’État islamique.
En mars 2025, des discussions encourageantes ont eu lieu entre les dirigeants kurdes et le gouvernement central de transition d’al-Charaa.
Il semblait qu’à court ou moyen terme, un accord aurait pu être conclu pour « réintégrer » le Rojava dans l’État syrien et ses forces armées dans le commandement de la nouvelle armée syrienne — ce malgré une grande méfiance entre les deux parties.
Les raisons de cette méfiance sont multiples.
Le leader de HTC Ahmed al-Charaa a combattu les Kurdes pendant la guerre civile ; ces derniers, quant à eux, étaient le fer de lance du régime contre Daesh — encourant de terribles pertes. La menace islamique écartée, les Kurdes ont conclu des accords avec le régime d’Assad pour garder le contrôle de leur territoire.
Cette défiance croisée — en particulier après les événements de ce printemps et de cet été sur la côte syrienne — a empêché les pourparlers d’avancer. L’argument des Kurdes était alors simple : « Pourquoi devrions-nous rendre ce que nous avons libéré [la Syrie, de Daesh] au prix de tant de vies, alors que personne en Syrie ne nous a aidés ? »
Le sort des alaouites de la côte
Les alaouites représentent 10 à 15 % de la population syrienne ; ils vivent principalement dans la région montagneuse côtière et les villes de Lattaquié, Tartous Alep — mais aussi dans certaines parties de Hama et de la campagne de Homs.
S’il est évident que les alaouites craignent les djihadistes après les affrontements très violents de la côte, les villes de Tartous et de Lattaquié restent relativement sûres.
Contrairement à une idée répandue, la grande majorité des alaouites n’étaient pas des piliers de l’ancien régime ; ils sont relativement pauvres. Bien que les Assad aient prétendu les protéger, la communauté a subi d’énormes pertes pendant la guerre, en particulier parmi les jeunes hommes qui ont souvent été enrôlés de force dans l’armée.
Selon les estimations, des dizaines de milliers de ces jeunes auraient été tués en servant dans l’armée syrienne et les milices pro-régime. Certains analystes estiment même que jusqu’à un tiers des hommes alaouites en âge de faire leur service militaire auraient disparu entre 2011 et 2020 16.
Alors que les Assad prétendaient les protéger, la majorité des alaouites se considèrent donc également comme des victimes du régime, de sa corruption et de sa conscription forcée.
Comme nous le confie un avocat alaouite : « Nous n’avons jamais aimé les Assad, mais nous avons vraiment besoin d’avoir et de trouver notre place dans cette nouvelle Syrie. » Un autre, plus jeune, m’avoue d’un air sombre : « Parmi les communautés syriennes, nous sommes probablement la génération la plus sacrifiée. »
Une menace fouloul ?
Si Bachar al-Assad et les plus importants de ses sbires ont fui le pays, ses anciens soutiens n’ont pas disparu du paysage.
L’ancien régime dispose encore de réseaux à l’intérieur du pays, dans les montagnes et les villes côtières — en particulier à Lattaquié et à Tartous. Selon plusieurs sources, les fouloul purs et durs pourraient encore avoir accès à des armes et être en mesure de monter et d’organiser des milices ad hoc.
Plus important encore, les anciens piliers du régime qui ont fui la Syrie vers des pays étrangers — principalement les pays du Golfe arabe, le Liban et la Russie — ont toujours accès à des fonds considérables et tentent de mener des campagnes de déstabilisation.
S’ils n’ont pas d’objectif clair et cohérent — si ce n’est de renverser le gouvernement et de semer le chaos — certains d’entre eux pourraient être intéressés par la création d’une région autonome pour les alaouites.
Le spectre de Daesh
Début novembre 2025, la Syrie a rejoint une coalition internationale pour lutter contre l’État islamique.
Ce développement n’a pas uniquement des raisons liées à la politique étrangère et à l’image internationale du pays.
Depuis de nombreuses années, HTC combat directement Daesh ; le groupe a aidé les États-Unis à éliminer le pseudo-calife Abou Bakr.
Pourtant, l’État islamique reste encore assez implanté en Syrie : outre les milliers de membres de leur famille, de sympathisants et de combattants, dont beaucoup d’étrangers retenus dans des camps au sein des zones contrôlées par les Kurdes, les djihadistes disposent encore de cellules réparties dans tout le pays et tentent de le déstabiliser.
L’objectif tactique de l’État islamique est clairement énoncé dans un pamphlet, Le Management de la barbarie : déstabiliser complètement un pays par des conflits sectaires et ethniques afin de se présenter comme la seule alternative viable au pouvoir.
C’est ainsi que l’État islamique en Irak et en Syrie a procédé pour créer son pseudo-califat de terreur ; et c’est ce que l’organisation tente à nouveau de faire, accompagnée d’une guerre de propagande dans laquelle elle n’a que trop d’expérience.
De nombreuses attaques terroristes ont ainsi été déjouées depuis un an, parmi lesquelles des tentatives contre le président al-Charaa. La Syrie est certes entrée dans une nouvelle ère, mais pour de très nombreux Syriens interrogés, la peur de Daesh reste prégnante.
Un scénario revient en boucle, qui témoigne de la fragilité du pays : l’hypothèse de l’assassinat d’al-Charaa.
Les chrétiens
D’autres groupes encore sont plutôt attentistes : ils souhaitent simplement trouver leur place dans la société syrienne.
Parmi eux, le plus important est celui des chrétiens. Représentant environ 10 % de la population avant la guerre, les chrétiens sont principalement établis à Damas, Alep, Homs, Hama ou Lattaquié, ainsi que dans les villages autour de ces villes.
La communauté chrétienne n’est pas rassurée par le nouveau régime ; de nombreux incidents l’inquiètent.
En un an, les chrétiens ont connu l’incendie d’un sapin de Noël en 2024 sur la place principale de la ville d’al-Suqaylabiyah, près de Hama, par des militants masqués ; ils ont connu des attaques contre des magasins d’alcool et des églises, mais aussi ce qui s’apparente à des enlèvements. Le 22 juin 2025, un attentat terroriste fut commis pendant la messe dominicale contre l’église grecque orthodoxe Mar Elias dans le quartier de Duwayla à Damas 17.
Même si les forces de sécurité du gouvernement de transition ou les milices qui le soutiennent ne sont pas directement responsables, leur responsabilité indirecte est évidente : ces actes de violence représentent un énorme échec en matière de sécurité, qui met en évidence la menace continue que représentent les vestiges de l’État islamique.
Daesh est en effet partie prenante : le groupe qui a revendiqué l’attentat contre Mar Elias, via Telegram, Saraya Ansar al-Sunnah, serait une ramification de l’État islamique ou simplement une nouvelle sous-marque, qui tente — comme auparavant en Irak depuis 2005 et en Syrie après 2011 — de créer le chaos par le biais de tensions sectaires afin d’en tirer profit.
L’hostilité contre les chrétiens est également couverte : sur les murs des villes, des centaines de graffitis contenant des insultes vengeresses s’accumulent.
Cette liste des fragments de la mosaïque syrienne est loin d’être complète : les tribus bédouines, les Turkmènes et les chiites, avec leurs propres groupes armés et milices — tous en font partie. Ils peuvent contribuer à sa fragmentation 18.
Sponsors et spoilers : géopolitique d’une Syrie cassée
On ne peut souligner assez à quel point tous les groupes de la société syrienne sont traumatisés ; tous ont le sentiment d’être des victimes injustes, et nourrissent souvent de grands préjugés envers les autres groupes.
Ce climat émotionnel alimente la méfiance, renforce les récits de victimisation et rend le dialogue intercommunautaire particulièrement difficile.
Dans cette atmosphère, des puissances étrangères s’immiscent en Syrie — à commencer par les plus proches de Damas.
La Turquie
La Turquie est probablement le plus grand acteur étranger en Syrie : elle conseille, approvisionne et soutient depuis longtemps le gouvernement de HTC dans la province d’Idlib, tout en entretenant des liens étroits avec le régime de Damas.
Ankara a également d’importants intérêts économiques en Syrie, notamment à Alep ; mais la raison principale de son attention concerne les Kurdes et l’avenir du Rojava. En effet, toute région autonome kurde ayant acquis une indépendance de long terme servirait d’exemple aux zones kurdes en Turquie : cette région autonome syrienne est proche du PKK avec des armes ou du matériel militaire, une ligne rouge s’en trouverait franchie.
Israël
Sous Netanyahou, l’État hébreu tente de se présenter comme le défenseur des Druzes ; pourtant, il semble qu’il veuille surtout renforcer son contrôle sur certaines parties du plateau du Golan syrien, conquis en 1967 et annexé par la suite.
Israël se méfie également beaucoup d’un gouvernement à Damas formé par d’anciens djihadistes ; de leur côté, les Syriens craignent surtout que les Israéliens n’encouragent la division de leur pays en petits États alaouites, druzes, kurdes et sunnites — afin qu’aucune Syrie unifiée ne puisse plus jamais constituer une menace pour Israël.
Les États-Unis
Ces enjeux israéliens de sécurité amènent la Syrie à composer avec les États-Unis ; ceux-ci sont également intéressés par la perspective d’une Syrie stable disposant de pétrole et d’autres ressources pouvant être exploitées conjointement avec l’Arabie saoudite. Washington a été longtemps un soutien des milices kurdes, qu’elle a formées pour combattre Daesh.
Les États-Unis — que leur position de potentiel arbitre met dans une situation embarrassante — jouent pour l’instant le rôle de médiateur entre les Kurdes et le gouvernement central, d’une part, et la Turquie d’autre part.
Le président américain est cependant connu pour son imprévisibilité ; sous l’administration Trump, la situation pourrait bien vite devenir volatile.
L’Iran
De son côté, Téhéran est affaibli militairement après qu’Israël a achevé de briser son « axe de la résistance » au cours des deux dernières années. Alors que le régime d’Assad a disparu, Téhéran perd l’un de ses alliés, tout comme son accès terrestre pour soutenir le Hezbollah libanais, lui aussi gravement affaibli.
La République islamique tente ainsi de déstabiliser le gouvernement de transition et d’exercer une influence sur les chiites syriens, qui disposaient auparavant de leurs propres milices.
D’alliance en alliance, le sort de la Syrie intéresse d’autres pays ; abstraction faite de son partenariat avec Téhéran, Moscou a ses propres intérêts dans le pays.
Depuis Damas, le gouvernement de transition peine à affirmer son autorité de manière cohérente, même dans des régions officiellement sous son contrôle.
Asiem El Difraoui
La Russie
Après avoir aidé de manière décisive le régime d’Assad à survivre à près de 14 ans de guerre civile, notamment par des bombardements aériens aveugles, la Russie poursuit aujourd’hui ses intérêts stratégiques pragmatiques en Syrie.
Malgré le changement de régime, Moscou souhaite conserver la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim, son seul point d’ancrage en Méditerranée orientale et crucial, pour approvisionner ses « milices » en Afrique — comme l’Africa Corps (ex-Wagner) au Sahel.
Le gouvernement de transition syrien est tout aussi pragmatique. Il tente d’obtenir de la Russie tout ce qu’il peut sur le plan financier et en termes d’influence vis-à-vis des États-Unis ; l’un des principaux points de discorde est la présence de l’ancien président Bachar al-Assad sur le sol russe.
Les pays arabes
Il faut encore compter avec les pays arabes, qui ne souhaitent rien moins qu’une Syrie démocratique.
L’Arabie saoudite et le Qatar, deux pays en compétition, espèrent principalement que la stabilité règne en Syrie pour pouvoir réaffirmer leur rôle d’acteurs régionaux majeurs. Les deux États disposent chacun d’une diaspora syrienne influente et d’intérêts économiques.
L’émergence d’une forme de démocratie en Syrie — qu’elle soit islamique ou non — mettrait en péril leur propre modèle de pouvoir absolu ; dans le cas de l’Arabie saoudite, une démocratie syrienne remettrait également en question son statut de leader du « vrai sunnisme » au niveau mondial.
Un État sur une plaque d’immatriculation
La Syrie, déjà confrontée à des défis économiques et de reconstruction colossaux, doit pour reconstituer sa mosaïque sociétale affronter des défis politiques immenses, afin de ne pas retomber dans des conflits armés meurtriers, voire une nouvelle guerre civile.
Il lui revient de créer une constitution et une assemblée qui représentent le peuple syrien dans toute sa diversité, et surtout d’introduire une forme de décentralisation qui réponde aux souhaits d’autonomie des différentes composantes du pays — au niveau des régions comme des villes. Satisfaire les demandes des différents groupes de la société syrienne constitue aussi une condition fondamentale.
Pour atteindre un tel objectif, plusieurs critères devront être satisfaits.
Le premier concerne la création de forces de sécurité intérieure qui sachent gagner la confiance des Syriens, ainsi que d’une véritable armée nationale qui intègre les soldats des différentes milices encore existantes — en excluant les éléments qui ont commis des crimes et des atrocités. De manière non accessoire, il importe aussi de lutter contre la désinformation rampante, qui a déjà, comme une étincelle, transformé des tensions en confrontations meurtrières.
Si les Syriens semblent heureux que le pays ait réintégré la communauté internationale, une petite musique commence à monter — le souhait qu’al-Charaa réduise un peu ses voyages pour s’attaquer avec plus de force aux grands défis qui l’attendent chez lui.
Le président parviendra-t-il à composer avec les apparentes contradictions de la Syrie ?
Certes, certaines petites mesures sont déjà prises pour inventer un modèle plus inclusif. L’une d’elles est assez révélatrice.
Récemment, le gouvernement syrien a émis une nouvelle plaque d’immatriculation pour les véhicules circulant dans le pays.
Afin d’éviter que les tensions régionales ou ethniques ne se propagent sur les routes du pays, elle ne mentionne pas le gouvernorat d’origine.
Mais on ne crée pas un État avec une plaque d’immatriculation.
L’article La Syrie d’al-Charaa est-elle au bord de l’éclatement ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.








