Généalogie d’un trouble : la réception de Monsieur Vénus de Rachilde (1884-1889)
« Ce livre bizarre sera lu et fera réfléchir » (Mélandri, 1884, p. 5) : voici la manière prémonitoire dont le journaliste Achille Mélandri qualifie en 1884 Monsieur Vénus, premier roman de l’autrice Rachilde, alors débutante dans le monde des lettres parisiennes. Il conte la relation entre Raoule, une aristocrate virile1, et Jacques Silvert, un ouvrier désargenté de plus en plus efféminé par sa relation avec celle qui se présente comme « son amant » puis « son mari ». Le texte met en scène une inversion des rôles de genre qui aboutit à la mort de Jacques : soupçonnant qu’il l’ait trompée avec le baron de Raittolbe, un de ses anciens soupirants, Raoule provoque sa mort dans un duel truqué et transforme le corps de Jacques en une poupée de cire à usage sexuel, exhibée dans la scène finale du roman. Ce texte semble s’inscrire dans les codes du roman de mœurs du xixe siècle : exception faite de la dernière phrase du roman sur laquelle nous reviendrons, il ne représente jamais directement l’acte sexuel et fait usage de la gaze libertine, qui limite la censure étatique tout en garantissant une circulation plus large du texte par la publicité due au scandale (Angenot, 1986 ; Abramovici, 2003). Mais cette gaze libertine recèle encore une autre fonction : elle en appelle à la complicité d’un lectorat informé ou non et permet une vaste spéculation sur la nature de la relation sexuelle entre les protagonistes. Ceci entraînera la trajectoire particulière du roman, entre États-Unis et France, qui nous permet d’en faire un cas d’étude idéal pour réfléchir à la possibilité de construire une généalogie française du queer. En effet, comme nous le verrons après avoir passé en revue les réceptions états-unienne et française dans les années 1980, le roman est non seulement qualifié de « queer » ou « proto-queer » par les critiques états-uniennes, mais il est également qualifié de « bizarre » dès sa parution en France, comme en témoigne sa première réception, à laquelle cette contribution se consacre principalement. Dans le cadre des analyses généalogiques sur la sexualité de Michel Foucault, reconnaître l’usage historique de l’insulte « bizarre » comme assignation à une sexualité minoritaire n’implique pas de considérer le roman de Rachilde comme une œuvre queer. En effet, il faut se garder d’appliquer le concept de « genre », qui n’existe pas encore, à des rapports sexuels psychiatrisés (Foucault, [1975] 1999, p. 263-265) : ce que nous appelons « genre », au sens de rôle soc
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