Pensées de la bisexualité : regards sur une « queen des queers »… à la française
En 2010, à l’occasion de la réédition de son article « Le rire de la Méduse » (Cixous, 1975b), Hélène Cixous nomme Méduse « [u]ne queer. D’autres disent », précise-t-elle, « la queen des queers. La littérature comme telle est queer. » ([1975] 2010, p. 32-33.) Or Hélène Cixous est historiquement l’une des écrivaines majeures du moment féministe des années 1970-1980 et elle est, dans ce cadre, la principale penseuse de la bisexualité, ou plus précisément de « l’autre bisexualité », qu’elle identifie en 1975 dans La Jeune Née : une bisexualité qui se montre « monstre », qui rit (comme Méduse), qui s’identifie fluide, ouverte, mobile (1975a, p. 155). La bisexualité, chez Cixous, n’est ni une évidence descriptive de réalités sexuellement vécues, ni une référence classique – celle des androgynes du Banquet de Platon –, ni encore un souvenir de l’ange androgyne de la période dite décadente (Causse, 1980), non plus seulement une idée psychanalytique – où la bisexualité se référerait à la complexité des parts féminine et masculine qui se mêlent dans la psyché de chacun et chacune, en proportions variées et problématiques. Si la bisexualité de Cixous est « autre », c’est qu’elle accueille la « différance » au sens derridéen (Derrida, 1967a et 1967b), c’est-à-dire ce qui tend à l’au-delà du binaire, à l’informulé et surtout à l’incertain, à une attente curieuse. Cette notion est vouée à devenir, comme Cixous le reconnaît en 1983, l’une des premières « championnes » théoriques, d’« allure fière et belliqueuse » ([1983] 2021, p. 29-30), de sa carrière. Beaucoup de travaux se sont intéressés à la dimension queer de l’œuvre d’Hélène Cixous, particulièrement dans les sphères anglophones (à titre d’exemples parmi une vaste bibliographie, voir Cooper, 2000 ; Bostow, 2019 ; Setti, 2019 ; Cassigneul, 2021 ; Watson, 2022). Deux éléments, surtout, sont mobilisés pour traiter ce sujet : d’une part, ce que l’autrice en dit elle-même ; d’autre part, ce qui relève d’une proximité entre les théories queers et la pensée de la déconstruction, soit via le développement du mythe de la Méduse, soit via la conceptualisation de « l’autre bisexualité ». Le terme « queer » renvoie fréquemment, dans ces travaux, au sens très abstrait d’une construction intellectuelle et langagière étrange, comique ou monstrueuse, faite d’hypothèses, d’attentes, d’utopies éphémères ou construites par bribes1. Le point de départ de la notion même réside pourtant historiquement dans une question d’identité sexue
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