
L’usage du terme « queer » en anglais, depuis sa réappropriation par les discours militants et académiques, peut se comprendre comme une utopie sémantique : « queer » a apporté une nouvelle unité de signification permettant de décrire et de rassembler ce qui ne pouvait pas l’être, ou l’était de manière insatisfaisante dans le domaine des études gaies et lesbiennes1. Lors de son émergence aux États-Unis comme lors de son importation en France, le terme a été choisi sciemment, pour sa portée tant polémique qu’heuristique afin de déplacer la réalité, la porter ailleurs, en produisant de nouveaux savoirs. Cette utopie a été performative : elle a influé sur la perception de ce qui existait, sur la manière de (se) dire et sur la compréhension du monde. L’usage du terme « queer » a dessiné un horizon de possibilités, ce qui fait dire par exemple à José Esteban Muñoz, que « la queerness est un mode de désir structurant et éduqué qui nous permet de voir et de sentir par-delà le marécage du présent » (Muñoz, [2009] 2021, p. 19). Ce recours au terme « queer » et à ses dérivés (queerness, queeritude, queerisation queeriser…) s’inscrit dans un projet de définition alternative, qui ouvre un futur épistémologique permettant d’imaginer « à quoi ressemblerait ou à quoi ressemble une culture lorsqu’elle n’est pas hétéronormative » (Lebovici, 2021, p. 10). L’utopie queer inaugure des pratiques de transformation de la vision du monde. Le terme « queer » se transforme lui-même au fur et à mesure de son appropriation et de la diversification de ses usages. C’est ce qui sera discuté à partir de l’analyse des conditions et des modalités d’exposition aux idées queers en France. Comment ont-elles été intégrées dans les traditions nationales de la pensée critique ? Se sont-elles transformées sous l’effet de leur traduction et de leur institutionnalisation ? Les réponses seront apportées à partir d’une socio-histoire de la réception du mot queer en France, combinée à l’étude des conditions et des modalités d’exposition de ce qu’il désigne. Pour cela, nous nous fonderons sur l’étude des catalogues de traductions et de publications des textes queers, sur l’étude des premières thèses portant sur le queer ou utilisant « queer » pour qualifier de nouveaux objets académiques, tout en situant les initiatives pionnières, comme le séminaire du Zoo organisé par Sam Bourcier, qui ont contribué à la diffusion à la fois académique et militante du terme. Notre démarche identifiera également les dé
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