
Trois mots ont circulé plus que les autres, ce week-end du 3 octobre : « Tout est dit. » Jimmy Gressier les a écrits en repartageant le message de Teddy Riner sur les lycées bloqués. C’était courtois, presque déférent, et pourtant faux — parce que chez Riner, il n’y a pas tout, et chez Gressier, il n’y a pas rien.
Reprenons.
Riner a publié le samedi, quelques jours après le début du blocage. Le texte est bref et ne laisse aucune prise : « Un lycée qui brûle, ce sont des vies mises en danger. Ce sont des élèves qui perdent leur salle de classe, leur atelier, un lieu où ils préparent leur avenir. Aucune colère ne justifie cela. Les responsables doivent être identifiés et sanctionnés. » Et, dans la foulée, la phrase qui a été retenue : « Mais je refuse qu’on fasse le procès de toute une génération. »
Le judoka n’ajoute rien d’autre. Il ne défend pas les blocages, il ne les condamne pas non plus. Il pose une limite : ce qui brûle est condamnable, et ce serait une erreur de faire payer l’incendie à un million de lycéens. C’est l’ordinaire d’un homme qui a passé sa vie à séparer le geste de la personne — le judo ne juge pas un adversaire, il juge une prise.
Gressier a parlé la veille, et autrement. Sur Instagram, il a écrit : « Je vais être clair : non, je ne comprends pas. Je ne comprends pas qu’on manifeste parce qu’une journée de 8 h à 18 h serait devenue insupportable. » Il ajoutait, dans le même texte : « À quel moment avons-nous perdu le sens de l’effort, du respect et des responsabilités ? Le travail n’est pas une injustice. L’effort n’est pas une oppression. Et la violence ne sera jamais une revendication. » Il terminait par un drapeau français.
Les réactions ont été violentes. Le lendemain, il a republié une série de vidéos : « Je n’ai jamais dit que je ne comprenais pas » les lycéens. Il a précisé qu’il pouvait comprendre une revendication, mais ni les dégradations, ni les attaques contre les pompiers et les policiers, et il a appelé à manifester dans le calme. Puis il a clos le sujet en repartageant Riner : « Tout est dit. »
Deux journées, trois messages, et pas un mot sur les effectifs ni sur les professeurs absents. Ce que Gressier a corrigé, ce n’est pas sa position sur l’école : c’est l’image qu’on lui prêtait. Sa mise au point porte sur lui.
Gressier a pourtant raison sur une chose, et il faut la lui laisser : aucun athlète n’est devenu champion en demandant moins d’entraînement. Le sport enseigne mieux que beaucoup d’autres lieux le prix de la répétition, et cette leçon-là n’est pas une morale de patronage, c’est une réalité. Mais l’effort n’est pas une explication. On ne demande pas à un marathonien de mieux courir quand la piste est défoncée, qu’il n’y a pas de ravitaillement et que les vestiaires sont fermés. L’effort suppose des conditions, et les conditions sont exactement ce que les lycéens réclament. Riner l’a entendu dans sa première phrase. Gressier ne l’a jamais dit.
Les lycéens, eux, parlent de choses très concrètes, et chiffrées. Dix pour cent des heures n’ont pas été assurées dans les lycées en 2024-2025, selon les statistiques ministérielles. La taille moyenne d’une classe est passée de 27 élèves en 2010 à 30 en 2025 ; à Rennes, une élève de terminale raconte des classes à 35, où « même les profs se plaignent ». S’ajoutent des bâtiments vétustes, une surcharge des emplois du temps, une angoisse liée à Parcoursup et, chez les étudiants, la suppression d’aides au logement.
À cela, Riner répond : arrêtez les dégradations, sanctionnez les responsables, écoutez les élèves. Il ne prend pas position sur les moyens, mais il ne déplace pas le sujet. Le mouvement reste un mouvement sur l’école. Gressier, lui, a commencé par une question de caractère. « À quel moment avons-nous perdu le sens de l’effort » : le désaccord porte sur la valeur, pas sur le dossier. Le problème des lycées devient une affaire de génération qui aurait perdu le goût du travail — et celui qui a perdu le goût du travail n’a pas de revendication, il a un défaut.
Deux champions ont parlé cette semaine. Les autres, la plupart des footballeurs, des rugbymen, des basketteurs, des handballeurs, des cyclistes, n’ont rien dit — du moins rien qui soit remonté à la presse. Sur ce point, la prudence est de mise : le relevé du week-end cite aussi des influenceurs et des artistes, comme Squeezie, et il n’existe pas de recensement sérieux du silence des sportifs. Affirmer qu’ils se taisent tous serait une paresse de raisonnement.
Le silence, d’ailleurs, n’est pas réparti au hasard. Riner, quintuple champion olympique, s’est exprimé alors qu’il arrivait d’une période de vives attaques personnelles et de racisme. Il avait annoncé qu’il ne renoncerait pas à ses prises de position politiques, et il a tenu. Celui qui avait le plus à perdre est celui qui a parlé. Ce n’est pas le risque qui fait taire les sportifs ; c’est l’habitude de n’avoir jamais eu d’opinion publique du tout.
Le sport français vit de sa jeunesse, ne pas l’oublier…
Le sport français vit de la jeunesse. Il ne se contente pas de la célébrer : il la recrute dans ses clubs, il la forme dans ses pôles et ses centres, il lui vend des maillots, des stages, des récits de dépassement et des « valeurs » qu’on règle à la minute de télévision. Le vivier des équipes de France, c’est la cour du lycée. Le public des tribunes, c’est la même jeunesse. Le champion d’aujourd’hui est un enfant qui a été pris en charge par le système il y a quinze ans, et le champion de demain est dans la salle de classe qu’on vient de bloquer. Le sport est le seul secteur du pays qui puise dans cette jeunesse avant l’université et qui, une fois qu’il l’a formée, n’a plus grand-chose à lui dire quand elle parle d’autre chose que de médailles.
Or quand cette jeunesse bloque ses lycées, elle ne parle pas de sport. Elle parle d’horaires, de professeurs absents, de couloirs moisis, d’orientation, d’avenir. Elle nomme exactement ce que le sport a l’habitude de lui donner : de l’encadrement, des adultes présents, des lieux corrects, un avenir lisible. Un lycéen qui réclame des profs remplacés ne réclame pas un privilège : il réclame les conditions que le club de sa ville fournit depuis des années pour qu’il s’entraîne. C’est le même vocabulaire, et c’est pour ça que leur silence pèse autant. Ils savent, mieux que la plupart des commentateurs, ce que veut dire une piste défoncée et un encadrant qui ne vient pas.
La parole d’un champion, dans ce contexte, n’est ni obligatoire ni gratuite. Personne n’est tenu de s’exprimer, et il serait absurde d’exiger d’un athlète qu’il arbitre un conflit scolaire entre deux séances de musculation. Mais elle n’est jamais neutre, parce qu’elle est reçue comme un arbitrage que l’athlète n’a pas voulu rendre. Un champion olympique n’est pas un observateur : c’est un produit national fabriqué avec l’argent public, les fédérations, les collectivités et les partenaires. Sa voix porte plus loin que celle d’un éditorialiste, et sa place dans le récit collectif n’a pas d’équivalent. Riner et Gressier ont parlé tous les deux. Sur l’un, on peut débattre chaque mot. Sur l’autre, on peut pointer la logique : ils auront au moins assumé la fonction que le pays leur a donnée.
Riner et Gressier ont donc dit des choses, et on peut leur répondre, les contredire, leur reprocher une formule. C’est le prix et l’intérêt d’une parole publique. Les autres n’ont rien dit, et cela leur sera reproché un jour. Pas par les lycéens, qui n’attendent rien d’eux, et pas par des journalistes sportifs en mal de sujet. Par leurs propres héritiers : les gamins de douze ans qui les prennent pour modèles sans savoir pourquoi, et qui en découvriront un jour la raison. Un champion qui n’a jamais rien dit de la société qui l’a fabriqué laisse un vide que le premier venu remplira à sa place.
Le sport prétend former des citoyens. Quand ses champions se comportent comme tels, il ne devrait pas s’en étonner. Et le jour où il exigera d’eux qu’ils ne pensent qu’avec leurs jambes, il aura cessé de former autre chose que des performers.
AJ








