
56,1 millions de journées-skieurs. Sur l’hiver 2025/2026, la France redevient la première destination mondiale de ski, devant l’Autriche (53,7 M) et les États-Unis (53,1 M). Une première depuis 2014/2015, et la troisième meilleure saison jamais mesurée dans les stations françaises, derrière 2008/2009 (58,6 M) et 2012/2013 (57,6 M). La progression est de 2 % sur un an et de 6 % sur la moyenne quadriennale. C’est le chiffre que retiendra la presse. C’est aussi le moins intéressant des trois du podium.
La France gagne 2 %. L’Autriche gagne 3,7 % — plus vite qu’elle — et perd quand même la première place. Les États-Unis, eux, reculent de 14 %. Autrement dit, le retour tricolore sur le toit du monde doit moins à une poussée française qu’à un décrochage américain. Un podium qui se réorganise par le haut n’a pas la même signification économique qu’un podium conquis : la France n’a pas créé 5 millions de journées-skieurs supplémentaires pour dépasser ses rivaux, elle a tenu sa base pendant que l’un d’eux glissait.
Un titre de champion que les autres ont lâché ?
Cette base, elle est solide. Trois hivers sur quatre ont été portés par un enneigement précoce dès fin novembre, un intercours de janvier excellent partout (+3 % sur un an, +9 % sur la moyenne quadriennale) et une embellie de mars inédite depuis le Covid : +20 % sur l’intervacances, pour la première fois en hausse par rapport à l’hiver précédent. Les vacances de printemps, week-end de Pâques inclus, progressent de 3 %. Les Alpes et les Pyrénées tirent l’ensemble ; le Massif central, le Jura et les Vosges ont composé avec un enneigement plus capricieux, avant de rattraper leur retard en janvier.
Transformer 1 € de forfait en 6 € de station
Un skieur français sur cinq skie au moins une fois par an. Ce n’est pas un pays de skieurs de masse, c’est un pays de skieurs réguliers — et surtout un pays dont le modèle économique ne repose plus sur le forfait.
Pour 1 € dépensé en remontées mécaniques, 6 € supplémentaires sont dépensés dans la station (séjours packagés et non packagés confondus). Le logement pèse 29 % de la dépense, le forfait seulement 16 %. Ajoutez l’alimentation (15 %), la location de skis (5 %), les bars et restaurants (10 %), les cours (2 %) : c’est l’écosystème entier, pas la remontée, qui fait vivre la vallée. Les stations françaises représentent 12 milliards d’euros de dépenses hivernales pour 10 millions de touristes — dont 32 % d’étrangers, majoritairement intra-européens, qui rapportent 2 milliards à la balance commerciale du pays. Et 2 milliards l’été.
Cette dépendance au hors-forfait explique la réorientation des investissements, qui est la tendance la plus structurante soulignée par Domaines Skiables de France. 555 M€ engagés en 2025, soit 32 % du chiffre d’affaires hors taxes — 9 points au-dessus de la moyenne décennale, un niveau record depuis la création du baromètre. Les remontées mécaniques neuves restent le premier poste (281 M€, plus de la moitié de l’effort), mais le segment le plus dynamique se situe dans les bâtiments d’accueil avec 62 M€, en hausse de 80 % sur la moyenne quinquennale et de 125 % sur la décennale. Restaurants d’altitude, espaces d’accueil, sanitaires, consignes : des actifs conçus pour allonger le temps de présence sur site et capter la dépense annexe. Là où le parc de remontées fond — de 3 700 installations en 2010 à 2 835 en 2024, soit -25 %, pour une capacité de transport quasi équivalente — la station, elle, s’épaissit.
Le pari d’un pays qui n’enneige pas comme ses voisins
C’est ici que le titre mondial devient ambigu. La France skie moins sous la neige des autres. 40 % de la surface de ses pistes est sécurisée par la neige de culture, contre 75 % en Autriche, 54 % en Suisse et 90 % dans l’Italie du Nord. Sur les dix dernières années, elle a investi deux fois moins que l’Autriche dans ce poste. Le parc d’enneigeurs privilégie les perches (90 %) plutôt que les ventilateurs, moins énergivores — 110 millions de kWh par an pour toute la production nationale, l’équivalent de la consommation de 23 060 foyers.
Cette sobriété a une contrepartie : le marché de la neige de culture se contracte depuis le Covid, alors même que la France reste en retard sur ses voisins alpins. Elle a un atout aussi, chiffrable : le prélèvement d’eau est de 25 millions de m³ par an, mais la consommation réelle tombe à 4 millions — 84 % retournent aux sols à la fonte. Pour comparaison, les 3,7 millions de piscines privées françaises prélèvent 130 millions de m³. La neige de culture n’est pas le poste de consommation d’eau qu’elle passe pour être. Reste qu’elle est le poste d’assurance d’un modèle qui en aura de plus en plus besoin : selon les projections disponibles, l’exploitation reste possible sans aggravation de l’aléa jusqu’en 2050 — les scénarios divergent après.
Et maintenant ?
Trois points méritent l’attention plus que le podium.
D’abord, l’argent. Chaque euro de chiffre d’affaires exige aujourd’hui plus d’investissement qu’au début des années 2010 : équipements plus complexes, réglementations plus denses, coûts en hausse. Le prix d’un télésiège débrayable neuf — 9 M€ HT, 11 M€ en moyenne pour les 24 appareils structurants posés en 2025 — progresse plus vite que le prix du forfait. Le résultat moyen des opérateurs privés est de 7,5 %, et celui des petits domaines publics est généralement négatif quand l’investissement leur incombe.
Ensuite, la solidarité. Domaines Skiables de France alerte explicitement sur les sites qui ne peuvent plus accéder à l’investissement, et sur le risque de décrochage de certaines stations. La répartition par massif le montre : sur les 555 M€ de 2025, 230 M€ en Savoie et 84 M€ en Haute-Savoie, contre 0,88 M€ dans les Vosges et 1,17 M€ dans le Jura. Le classement mondial est une moyenne nationale qui masque une géographie très inégale.
Enfin, l’été. Sur le cœur de saison (4 juillet – 22 août), le taux d’occupation atteint 65,8 %, en hausse de 2,5 points, avec un pic à 80,7 % la semaine du 8 août. Tous les massifs progressent, les Pyrénées en tête (55,7 %). La montagne cesse d’être une mono-activité hivernale — et c’est précisément ce que finance la réorientation vers les bâtiments multiservices.
En un mot : la France est première mondiale en journées-skieurs parce qu’elle possède le plus grand parc de remontées d’Europe continentale hors Autriche, une clientèle étrangère fidèle et une capacité à faire dépenser 6 € en station pour 1 € en forfait. Elle défend cette place avec moitié moins de neige artificielle que ses concurrents directs. Tout le pari des cinq prochaines années tient dans cet écart : renouveler les délégations de service public, financer les sites qui décrochent, et faire payer l’été ce que l’hiver ne suffira plus à garantir.
AJ








