
À moins de trois ans et demi de l’ouverture des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver 2030, le comité d’organisation des Alpes françaises cherche toujours le successeur d’Edgar Grospiron, dont le départ a été officialisé le 10 septembre. Depuis le 14 septembre, Vincent Roberti, directeur général du Cojop, assure l’intérim de la présidence après une modification des statuts. Aucun calendrier public de désignation n’a été annoncé à ce stade. Après dix-neuf mois d’à-coups, de départs internes, de refonte statutaire et d’annonces différées, le sujet n’est plus seulement de trouver un nom. Alpes 2030 doit retrouver une autorité lisible, capable de décider vite, de rassurer les équipes et de parler clairement aux partenaires.
Alpes 2030 a désormais ses sites, son plan directeur et une partie de son architecture opérationnelle. Il lui manque encore une incarnation durable. Au moment où le CIO dit voir des progrès tangibles dans la préparation des Jeux, la présidence du comité d’organisation reste vacante. Edgar Grospiron, nommé le 18 février 2025 après le renoncement de Martin Fourcade, a quitté ses fonctions dix-neuf mois plus tard, au terme d’une période de tensions répétées. Entre-temps, le Cojop a connu une refonte de sa gouvernance, le départ de plusieurs cadres, la nomination de Vincent Roberti à la direction générale au printemps 2026, puis une nouvelle réorganisation pour lui permettre d’assurer l’intérim à la présidence.
La formule peut tenir quelques semaines. Elle ne peut pas devenir une méthode de pilotage. Roberti connaît l’appareil administratif, les circuits de décision et les urgences internes. Ancien préfet, nommé directeur général en mai avant de prendre ses fonctions mi-juin, il apporte une continuité technique dans une maison qui en avait besoin. Mais l’intérim reste un régime d’attente. Il rassure parce qu’il évite le vide. Il inquiète s’il s’installe. Pour un comité d’organisation qui entre dans la phase de livraison, avec des engagements financiers, des travaux à verrouiller, des partenaires à convaincre et des équipes à stabiliser, l’absence d’un président ou d’une présidente de plein exercice devient vite un sujet de crédibilité.
Le dossier a déjà consommé beaucoup de temps politique. Martin Fourcade, premier choix espéré au début de 2025, avait renoncé le 3 février de cette année-là. Edgar Grospiron avait ensuite été désigné comme solution de relance. Sa présidence devait apporter de l’incarnation, du sport, de l’énergie, une capacité à parler au mouvement olympique comme aux territoires de montagne. Elle s’est finalement abîmée dans une crise plus large, mêlant gouvernance, organisation interne et équilibre entre les parties prenantes. Le prochain choix ne pourra donc pas être traité comme une simple succession de personne. Il devra surtout réussir là où le projet a trop souvent buté : aligner l’État, les deux régions, le mouvement sportif, les collectivités, le CIO, les équipes du Cojop et les partenaires privés autour d’une même ligne jusqu’en 2030.
Un casting ouvert, mais contraint
La succession reste ouverte, et aucun nom ne s’est encore détaché avec assez d’évidence pour refermer le débat. Plusieurs personnalités issues du sport, de la montagne ou de la grande gestion ont été citées par la presse ces derniers jours : Nathalie Péchalat, Michel Vion, Henri Giscard d’Estaing, Guillaume Pepy, Mathieu Dechavanne, Antoine Dénériaz, Vincent Jay ou encore Étienne Thobois. Amélie Oudéa-Castéra, présidente du CNOSF, a pour sa part démenti être candidate. Martin Fourcade reste une référence dans les discussions, mais son renoncement de février 2025 et la volonté affichée par Fabrice Pannekoucke d’écarter les personnalités déjà liées au dossier rendent ce scénario, aujourd’hui, très incertain.
La prudence s’impose d’autant plus que plusieurs de ces noms relèvent davantage de la circulation médiatique que d’une candidature formalisée. Henri Giscard d’Estaing, ancien dirigeant du Club Med, a vu son nom apparaître dans les vallées, mais son entourage a fait savoir le 23 septembre qu’aucune proposition ne lui avait été faite et qu’il serait prématuré d’aller plus loin. Antoine Dénériaz, champion olympique de descente en 2006, a indiqué n’avoir jamais été contacté. D’autres profils, comme Guillaume Pepy ou Mathieu Dechavanne, renvoient moins à une incarnation sportive qu’à une compétence de pilotage, d’infrastructures, de transformation ou de gestion d’actifs complexes. Un glissement qui en dit long sur l’enjeu du moment… après avoir cherché une figure, les parties prenantes cherchent surtout quelqu’un qui tienne la maison.
Le cahier des charges est délicat. Le futur président devra connaître le sport sans être prisonnier de ses jeux d’appareil, comprendre la montagne sans réduire le projet à un dossier de stations, parler au CIO sans donner le sentiment d’une gouvernance sous influence, rassurer les collectivités sans devenir l’otage de leurs rivalités, convaincre les sponsors sans promettre plus que le modèle économique ne peut tenir. Il devra aussi s’appuyer sur un directeur général déjà en place, dont le rôle opérationnel est central. La présidence ne pourra pas se limiter à une fonction de représentation. Elle devra trancher, arbitrer, pacifier et embarquer.
Le temps perdu pèse d’autant plus que les Jeux d’hiver ne se préparent pas sur un calendrier théorique. Les sites de montagne imposent leurs saisons, leurs fenêtres de travaux, leurs contraintes d’accès, leurs arbitrages environnementaux et leurs équilibres locaux. Les professionnels rappellent qu’une part importante du délai disponible se trouve mécaniquement réduite par l’hiver. Or le 1er février 2030 n’attendra pas que la gouvernance se stabilise. À chaque semaine d’incertitude, le risque n’est pas seulement institutionnel. Il touche la capacité du projet à tenir son rythme, à sécuriser ses recettes et à parler d’une seule voix.
Le vrai test sera économique
La visite de la commission de coordination du CIO, du 14 au 16 septembre à Lyon, a apporté un répit utile. Pierre-Olivier Beckers, qui la conduit, a salué les progrès accomplis et validé plusieurs éléments importants du plan directeur. Le pôle glace lyonnais est désormais structuré autour de la LDLC Arena pour le hockey principal, de la Halle Tony Garnier pour une seconde patinoire, et d’Eurexpo pour le curling, le patinage artistique, le short-track, le para-hockey, le para-curling et le centre principal des médias. Le ski alpin est réparti entre Courchevel pour les épreuves de vitesse et Val d’Isère pour les épreuves techniques. Le projet est donc loin d’être à l’arrêt. Mais cette avancée technique rend la faiblesse politique plus visible encore.
Le CIO a choisi un ton d’équilibre : soutien à la continuité assurée par Roberti, appel à un nouveau leadership, refus d’une tutelle. Pierre-Olivier Beckers a résumé la ligne en estimant qu’il ne fallait pas traîner, tout en considérant que le projet restait dans les temps. C’est une pression polie, mais une pression quand même. Les Alpes 2030 ne sont pas en retard au point d’être hors-jeu. Elles n’ont plus assez de marge pour ajouter de l’instabilité à l’instabilité.
Le sujet le plus sensible reste celui des ressources. Le Cojop doit avancer sur la billetterie et sur les partenariats privés. Le report, début septembre, de l’annonce attendue d’un sponsor majeur a pesé lourd dans la séquence qui a conduit au départ d’Edgar Grospiron. Un sponsor majeur qui tarde, ce n’est jamais seulement une annonce repoussée. C’est un test de confiance. Les marques veulent savoir qui pilote, qui arbitre, qui engage la parole du Cojop. Tant que la présidence reste vacante, Alpes 2030 conserve un angle mort dans ses discussions commerciales.
L’enjeu dépasse donc la nomination. Il faut nommer vite, mais il faut surtout nommer juste. Une désignation trop politique exposerait le Cojop à de nouvelles contestations. Une personnalité trop éloignée du terrain mettrait du temps à comprendre les équilibres alpins. Un profil trop institutionnel pourrait manquer d’incarnation. Un profil trop sportif pourrait manquer de surface managériale. La bonne personne devra probablement combiner plusieurs registres : légitimité, indépendance, connaissance des grands projets, sang-froid, sens territorial, capacité commerciale. C’est beaucoup demander. C’est aussi le niveau d’exigence d’un événement qui engage deux régions, l’État, le mouvement sportif français, le CIO et une promesse faite aux territoires alpins.
La France a déjà organisé Paris 2024 avec un modèle de gouvernance très incarné, autour d’un président identifié, d’une direction générale forte et d’une capacité à aligner l’État, les collectivités, le mouvement sportif et les partenaires économiques. Alpes 2030 ne peut pas copier ce modèle : le territoire est plus éclaté, les contraintes naturelles sont différentes, la candidature a été construite dans un temps plus court et le contexte politique n’est pas le même. Mais une leçon demeure. Un comité d’organisation a besoin d’un centre de gravité. Aujourd’hui, ce centre de gravité reste à trouver.
La prochaine présidence devra aussi réparer l’interne. Un plan d’actions doit être engagé à partir d’octobre pour créer un cadre de travail plus serein, après plusieurs mois de tensions et de diagnostics. Là encore, le futur président ne pourra pas se contenter d’un discours de relance. Les équipes du Cojop sont appelées à monter en puissance, avec 130 collaborateurs déjà mobilisés et des recrutements appelés à suivre. Plus le Cojop va grandir, moins il pourra se permettre une gouvernance floue. Des responsabilités mal fixées, des décisions trop lentes, des arbitrages renvoyés d’un étage à l’autre : à ce stade de préparation, ce sont des semaines perdues et des équipes qui s’usent.
L’urgence actuelle n’a donc rien d’un emballement de rentrée. Les sites sont mieux définis, le CIO se dit rassuré, les collectivités restent engagées, l’intérim évite la vacance. Mais ces éléments ne suffisent pas à transformer une période de transition en dynamique de livraison. Alpes 2030 a déjà perdu assez de temps dans les ajustements, les renoncements et les crises de gouvernance. Le prochain président ou la prochaine présidente devra refermer cette séquence, non par une promesse, mais par une méthode. Le dossier n’a pas besoin d’un nom de plus dans la presse. Il a besoin d’une autorité reconnue, installée et capable de tenir la ligne jusqu’au bout.
AJ








