
Avant de s’installer au Paris FC et de se distinguer sur les pelouses de Ligue 1, Lassine Sinayoko a grandi dans le football amateur, à l’Entente Sannois Saint-Gratien. Denis Diaz, son éducateur chez les U17, raconte un jeune joueur timide, décisif et déjà habité par cette capacité rare à toujours franchir les paliers.
Il y a des buts qui font basculer une soirée. Dans un temple du football français, où chaque exploit laisse une trace. Et puis il y a les années, plus discrètes, celles qui expliquent comment un attaquant finit par les marquer. Ces dernières semaines, Lassine Sinayoko attire davantage la lumière dans la Ville Lumière. Une exposition qui contraste avec le tempérament réservé que son ancien éducateur lui a connu.
Arrivé au Paris FC à l’été 2026 après près de neuf ans à l’AJ Auxerre, l’international malien a démarré fort, jusqu’à inscrire un triplé sur la pelouse de l’Olympique de Marseille. Après trois journées, ses quatre buts le placent en tête du classement des buteurs de Ligue 1, à égalité avec Kamory Doumbia et Amine Gouiri.
Un départ qui ne surprend pas Denis Diaz. L’ancien éducateur de l’Entente Sannois-Saint-Gratien (ESSG) a connu Sinayoko bien avant les grands stades, lorsqu’il cherchait encore à se faire une place dans le football francilien. « Je l’ai aperçu au Cosmo Taverny avec Bachir Diop, puis lorsqu’il est venu lors des détections » se rappelle-t-il. À ce moment-là, l’attaquant évolue à Saint-Leu-la-Forêt, en U16 R3. Il se présente aux essais organisés par Sannois-Saint-Gratien, avec l’ambition d’intégrer une équipe qui vise plus haut.
Le coach se souvient d’un détail. Ce jour-là, son ami Franck l’aide à observer les joueurs. Sinayoko évolue loin de lui, à l’autre bout du terrain. Diaz pense alors qu’il n’a pas été vu. « Mais à la fin, il me dit : “Les chaussettes rouges…” » Le jeune attaquant n’était pas passé inaperçu.
Le « facteur X » d’une montée
Chez Lassine Sinayoko, Denis Diaz repère vite des qualités. Il voit aussi un jeune joueur qui arrive d’un niveau inférieur et qui doit apprendre à répondre à une exigence nouvelle. « Il venait de U16 R3, il a fallu qu’il passe les niveaux. Comme il l’a toujours fait depuis, d’ailleurs. Il les a passés brillamment. »
À Sannois Saint-Gratien, Sinayoko découvre un championnat U17 DH francilien dense, avec Montfermeil, Évry, Paris 13 Atlético et d’autres grosses équipes régionales dans la course à l’accession en U17 Nationaux. Denis Diaz le fait beaucoup jouer sur le côté gauche, dans un 4-4-2. Un rôle qui dessine déjà certains traits du joueur actuel : un attaquant capable de créer le danger, mais aussi de répéter les efforts, d’accompagner les replis et de se mettre au service du collectif.
« Avec moi, il jouait beaucoup sur le côté gauche. Il fallait qu’il descende, qu’il attaque et qu’il défende. C’est ce qu’il a très bien fait. » La saison est riche. L’Entente Sannois-Saint-Gratien remporte son championnat, gagne la Coupe du Val-d’Oise face à Saint-Leu-la-Forêt grâce à un but de Sinayoko, brille à la Gothia Cup et atteint les demi-finales de la Coupe de Paris. La montée se joue dans un scénario fou, à la 97e minute de la dernière journée, contre Montfermeil. Dans les matches qui comptent, le futur joueur du Paris FC répond déjà présent. « Il a été le facteur de notre montée, le facteur X, assure Denis Diaz. Dans les rencontres compliquées, il faisait la différence. » Face à Mantes, il inscrit notamment un doublé. Il se montre encore décisif lors du match de la montée. Une faculté à répondre aux grands rendez-vous qui ne l’a pas quitté.
Timide, mais déterminé
Le Sinayoko de Sannois n’est pas encore le joueur exposé que l’on connaît aujourd’hui. À son arrivée, il est plutôt réservé. « Il était timide », glisse Denis Diaz. Sur le terrain, son allure « nonchalante » peut parfois tromper. Un short relevé, une apparente décontraction, un visage posé. Son éducateur, lui, comprend vite que cette image ne correspond pas à la réalité. « Visuellement, il pouvait paraître cool. Mais au quotidien, tu savais que c’était un garçon déterminé. Il était présent, engagé. »
L’international malien reçoit parfois des avertissements, non pas parce qu’il s’emporte ou discute, mais parce qu’il ne se dérobe pas dans le combat. Pour L’ex éducateur de l’ESSG, il incarne un jeune capable d’encaisser les difficultés sans perdre son cap. « Lassine a eu quelques échecs, mais il a été patient. Il avait déjà des qualités au-dessus, puis il les a cultivées par le travail. Il a passé les étapes, et il les passe encore. »
Cette patience, cette persévérance sont le fil rouge de sa trajectoire. Quand il rejoint l’AJ Auxerre en 2017 depuis Sannois Saint-Gratien, il doit encore attendre, se distinguer avec la réserve, gagner ses minutes et s’installer progressivement dans la rotation professionnelle. « À un moment, quand on le suivait à Auxerre, on s’est rendu compte qu’il était le meilleur buteur de National 3, mais qu’il ne montait pas encore avec les pros, raconte Diaz. On se disait : soit on ne compte pas sur lui, soit ça ne va pas s’ouvrir. Et puis il a eu sa chance, il a joué, il est entré dans le groupe et il s’est imposé petit à petit. »
Du couloir à l’axe
La trajectoire de Sinayoko est aussi celle d’un joueur qui a élargi son registre. À Sannois, Denis Diaz l’utilise beaucoup sur un côté afin d’exploiter son volume de jeu et sa capacité à participer aux deux phases. Aujourd’hui, son ancien éducateur continue de le regarder attentivement. Il reconnaît le même goût de l’effort, mais mesure aussi le chemin parcouru. « Sa polyvalence est impressionnante. Il peut être intéressant sur les côtés, avec sa capacité à attaquer et défendre. Mais il est aussi devenu très bon devant. »
Son jeu de tête illustre cette progression. À l’adolescence, Diaz devait encore le pousser à aller chercher les ballons sur coups de pied arrêtés. « À chaque corner, je lui disais : “Vas-y Lassine, joue-la, fais-toi confiance.” Il n’y allait pas trop. » Aujourd’hui, l’attaquant sait jouer dos au but, conserver, attaquer la surface et finir les actions. « Quand je le vois avant-centre, je me dis parfois que ce n’était pas forcément son poste. Mais il cale les ballons, il se retourne, il attaque, il finit de la tête, il marque en une touche… Il est surprenant. »
À Auxerre, sous les ordres de Christophe Pelissier, son utilisation dans plusieurs rôles a contribué à rendre son profil indispensable. Denis Diaz en tire une lecture simple : « S’il marquait moins à une époque, c’est aussi parce qu’il jouait davantage pour l’équipe que pour lui. Aujourd’hui, il a compris qu’en marquant plus, il serait aussi plus exposé. »
Un geste qui résume tout
Lassine Sinayoko ne compte pas ses efforts, ni en match ni à l’entraînement. Mais le souvenir le plus fort de Denis Diaz ne se limite ni à une montée, ni à un doublé, ni à un trophée. Il remonte à une cagnotte lancée pour aider de jeunes joueurs à participer à la Gothia Cup. Quelques années après avoir quitté Sannois, Sinayoko y verse 1 000 euros. « On manquait d’argent pour emmener les gamins. Et là, je vois un don de 1 000 euros. C’était Lassine. Je l’ai appelé pour le remercier. »
La réponse du joueur touche son ancien éducateur. « Il m’a dit : “Denis, tu te souviens ? En 2017, je n’avais pas les moyens de payer la Gothia Cup. C’est toi qui avais payé pour moi. Aujourd’hui, c’est moi qui paie pour les petits.” » Denis Diaz avait oublié cette aide. Pas Sinayoko. Pour son ancien coach, ce geste vaut un long portrait : « C’est quelqu’un de simple, fidèle, reconnaissant. Il n’a pas oublié d’où il vient. »
Sa prolongation à Auxerre avant son départ au Paris FC avait, elle aussi, été interprétée comme une manière de permettre au club auxerrois de percevoir une indemnité plutôt que de le voir partir libre. Sinayoko avait prolongé jusqu’en 2027, avec une saison supplémentaire en option. Pour Denis Diaz, le message est simple. « Il a le talent, bien sûr. Mais il s’est construit par le travail, sans se décourager. Il aurait pu baisser les bras à certains moments. Il ne l’a jamais fait. »
À Sannois-Saint-Gratien, comme dans tant de clubs amateurs, les jeunes qui rêvent du monde professionnel peuvent retenir cette leçon. Le chemin vers le haut niveau n’est pas un long fleuve tranquille. Mais l’écoute, la régularité, la patience et le travail peuvent transformer des qualités entrevues lors de simples détections en une trajectoire de Ligue 1.








