Noëlle Lenoir : « La parole de Boualem Sansal est contrainte sans que l’on ne sache de quelle façon et par qui »

Valeurs Actuelles. Vous êtes-vous entretenue avec Boualem Sansal depuis sa libération ? Comment va-t-il ?

Noëlle Lenoir : J’ai été la première à l’avoir eu au téléphone lorsqu’il était encore Allemagne, avant son arrivée à Paris le 18 novembre. Et depuis lors, sa fille a pu lui parler plusieurs fois. Xavier Driencourt, son ami ambassadeur avec lequel il avait dîné la veille de son départ pour Alger, le 16 novembre 2024, la veille donc de son incarcération, a pu lui parler ainsi qu’Arnaud Benedetti. Je n’ai pas essayé depuis de rentrer à nouveau en contact avec lui. Mais effectivement, on s’étonne qu’il ne puisse pas avoir la possibilité de nous appeler directement, puisqu’il a confirmé à Xavier Driencourt ainsi qu’à Arnaud Benedetti qu’on ne lui avait pas procuré de portable… Lui-même reconnait, dans les interviews accordées à France Télé comme à France Inter, avoir une parole sous contrainte.

Ce qui m’inquiète, c’est son état de santé. Je ne comprends pas pourquoi il n’est pas à l’hôpital pour des examens complémentaires et un suivi ! Il a lui-même indiqué qu’il avait des lésions dans l’œsophage et des globules rouges en quantité insuffisante, ce qui pourrait lui faire craindre un cancer. Il a quand même été soumis à des pressions  psychologiques considérables, plongé dans un black-out total pendant un an. Nous, nous sommes agités dans tous les sens, nous connaissons les acteurs, les protagonistes, etc. Mais lui, débarque. Il a vécu une épreuve terrible. Il faut qu’il se préserve !

Comment interpréter que ses premiers mots d’homme libre aient été accordés au service public qui n’a pourtant pas brillé par sa défense tout au long de son incarcération ?

Il ne s’agit pas là d’une interprétation, puisqu’il l’a confié à l’un d’entre nous : son plan médias est organisé par le gouvernement. Je ne pense pas d’ailleurs, comme cela a été dit, que ce soit son éditeur Antoine Gallimard, chez qui il réside actuellement, qui aurait déterminé les médias qui pouvaient recevoir ses déclarations. Je pense que cela a été fait en accord avec le gouvernement français, l’Elysée et le Quai d’Orsay.

Boualem Sansal lui-même reconnait dans ces deux interviews que sa parole est contrainte et qu’il aurait plus de liberté dans six mois. Pourquoi ce délai ? Par qui est-elle contrainte ?

Cette question s’adresse plutôt à lui qu’à moi, puisque je n’ai pas de contact avec lui et que les liens ont été coupés avec son comité de soutien. Alors ma réponse ne peut être qu’une interprétation de ma part. Lors de son interview pour France Télé, Laurent Delahousse lui a demandé si sa parole était contrainte. Question à laquelle Boualem Sansal a répondu par l’affirmative sans que Laurent Delahousse ne lui laisse l’occasion de s’expliquer complètement, le journaliste invoquant une contrainte liée à la préservation de bonnes relations avec l’Algérie pour obtenir la libération de Christophe Gleizes. « Vous avez répondu pour moi », ne s’est pas appesanti davantage Boualem Sansal… On lui demande donc s’il est contraint sans pour autant le laisser expliciter de quelle façon et par qui.

Dans l’interview de France Inter, il a réédité cette même observation, à savoir qu’il était contraint dans sa liberté d’expression, mais il a donné quand même un délai –  long – pour recouvrer la liberté qu’il exerçait avant le 16 novembre 2024 et qu’il n’a plus depuis, même s’il a été libéré de prison. Nous ne savons donc pas exactement les tenants et aboutissants de cette contrainte. Six mois paraissent étonnamment longs compte tenu de l’échéance éventuelle de la libération de Christophe Gleizes qui sera fixée au 3 décembre, date de son procès en appel, où l’on attend que ces charges soient effacées ou alors qu’il soit condamné de nouveau, mais avec une grâce quasiment immédiate. Donc en fait, on ne comprend pas très bien pourquoi lui-même parle d’une contrainte ayant une durée de six mois.

Dans cette interview Boulem Sansal semble interpréter sa libération comme une « amorce » au réchauffement des relations entre Paris et Alger. Cependant, Tebboune a annulé sa venue au G20 et par conséquent sa rencontre avec Emmanuel Macron prévue en Afrique du Sud le week-end dernier. Comment interpréter cette volte-face ? Douche-t-elle l’espoir de la libération prochaine de Christophe Gleizes ?

Ce refus de l’Algérie est quand même inquiétant, parce que cela signifie que le pouvoir algérien, divisé et opaque, n’a pas totalement assumé sa libération. Et passer par l’Allemagne a été une façon d’humilier la France, comme l’a d’ailleurs dit lui-même Boualem Sansal. Il fallait humilier la France pour montrer qu’on ne cédait pas. D’où la libération via l’Allemagne. Mais là, qu’est ce qui resterait pour humilier la France ? Faudrait-il qu’il revienne sur son engagement de libérer Christophe Gleizes ? Ce serait dramatique. Nous, en tant que comité de soutien, nous ne sommes a priori pas très optimistes. Depuis le début, le gouvernement algérien souffle le chaud et le froid. Et là, nous sommes dans une phase de froid, puisqu’Emmanuel Macron devait avoir des assurances côté algérien avant de lancer l’invitation à une rencontre. Tout ceci n’est pas très rassurant pour notre compatriote journaliste…

Au-delà de ce désir d’humilier la France en passant par l’Allemagne, en sait-on un peu plus sur les pourparlers qui ont abouti à sa libération ?

D’un côté, il y avait la thèse officielle qui a fait savoir que seule la diplomatie française de la douceur, de la discrétion, de l’absence totale de réponse ou de riposte aux agressions de l’Algérie était efficace. De l’autre, la conscience étroite qu’aucune discussion entre les deux pays aboutirait à sa libération. Ce que l’on sait, c’est que dès le début 2025, le gouvernement français a demandé l’aide de l’Allemagne, de l’Italie et d’autres pays dont la République tchèque, puisque les filles de Boualem étaient allées voir l’ambassadeur de France en Tchéquie. L’ambassadeur tchèque en Algérie avait essayé d’entrer en pourparlers avec le pouvoir algérien. Les États Unis aussi étaient dans le coup. Je ne sais pas du tout ce qu’on fait ces diplomaties étrangères et nous ne cherchons d’ailleurs pas à le savoir, la diplomatie n’a pas à être rendue toujours publique.

En revanche, ce que nous savons, c’est qu’il y a un décalage dans le discours officiel, qui enjoignait à ne surtout pas se mobiliser pour obtenir sa libération d’un côté, de l’autre, l’absence d’espoir d’un dialogue direct entre les deux pays poussant à passer par des pays étrangers.  Ce qui ressort des interventions médiatiques de Boualem, c’est le surnom de « légende » qui lui était accolé en prison et la pression internationale qui pesait sur le pouvoir algérien. L’homme est devenu symbole, légende. Tout cela n’est pas très cohérent avec la voix officielle des « pattes de velours. ». La mobilisation est ce qui l’a sauvé. J’ai été bouleversée d’apprendre qu’il y avait d’autres Français ou franco-algériens retenus en prison en Algérie. Je ne sais s’ils ont des comités de soutien, mais le fait que l’on n’entende guère parler d’eux donne peu d’espoir quant à les voir libérés à courte comme à longue échéance.

C’est assez contradictoire d’imaginer sa parole contrainte en arrivant dans le pays de la liberté d’expression… Boualem Sansal n’est pas du genre à se taire !

Il a vu le président de la République, le ministre des affaires étrangères, comme il le dit lui-même. On a dû lui demander de rester pour l’instant plus calme pour répondre à des objectifs d’Etat majeurs. Pourquoi pas lui tenir ce discours, mais après je ne comprends pas qu’il soit empêché de tout contact extérieur avec ses amis les plus proches et ses soutiens qui se sont démenés pendant une année au péril de leur énergie, de leur santé, de leur sécurité… parce que beaucoup d’entre nous ont eu des menaces de mort.

Vous avez été menacée ?

Bien sûr. J’ai déposé plainte pour menaces de mort. Il s’agit d’officines. C’est très compliqué. Ce sont des personnes sur les réseaux sociaux, des coups de téléphone.

Sur France Inter, Boualem Sansal a annoncé, d’un sourire, qu’il retournerait en Algérie.  Qu’avez-vous pensé en l’entendant ?

Je trouve ça ridicule. Beaucoup de gens se sont occupés de sa sécurité. Beaucoup de gens se sont démenés pour lui. Je ne trouve pas ça très bien. Franchement, je ne veux pas le juger parce qu’évidemment, il sort de prison. Il y a déjà assez de problèmes entre la France et l’Algérie. Il y a un moment où il faut arrêter. Je lui dirai amicalement quand je le verrai qu’on ne s’est pas battus pour lui au péril de notre tranquillité, de notre sécurité pour qu’il y retourne le lendemain. Non merci.

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