
Explorer les possibles à partir d’un solide rapport au réel : c’est ainsi que le philosophe Vincent Coussedière définit l’imagination, déplorant au passage qu’elle ait déserté le champ de la politique. Dans Marine Le Pen comme je l’imaginais, un petit essai dense et crépusculaire, c’est avec cet esprit qu’il “imagine” comment Marine Le Pen pourrait, ou aurait pu, devenir une figure du sursaut français, incarnant à la fois le réalisme churchillien du sang et des larmes et le retour de la douce France. Lucide sur l’abîme dans lequel s’enfonce le pays, il donne plusieurs pistes pour renouer avec la geste gaullienne et l’esprit de la Ve République et met en garde contre les temps difficiles qui s’annoncent si aucune rupture politique n’est engagée.
Valeurs actuelles. Vous êtes un des rares intellectuels à avoir pris parti pour Marine Le Pen et à vous être engagé à ses côtés. Qu’est-ce qui vous a séduit chez elle ?
Vincent Coussedière. Vous faites référence aux législatives de 2024 pour lesquelles j’ai été candidat, investi par le RN, sans être pour autant membre du parti. D’autres que moi sont allés plus loin dans l’engagement : Jérôme Sainte-Marie, Pierre Gentillet, Mathieu Grimpet, Guillaume Bigot. Je ne tiens pas forcément à mettre ma démarche sous le signe de “l’intellectuel” mais plutôt sous celui d’un citoyen, professeur de philosophie, préoccupé de la situation de son pays.
J’ai été “séduit” par Marine Le Pen si l’on prend le terme au sens étymologique : “seducere”. Cela veut dire “être détourné de”. J’ai été “détourné” de mon scepticisme politique par une figure hors norme – celle de Marine Le Pen – qui m’a fait entrevoir, comme dans un rêve, que nous pourrions nous sortir du bourbier dans lequel nous sommes.
Le problème est que Marine Le Pen se plaint aujourd’hui de l’absence de réaction du “peuple” alors qu’elle n’a rien fait pour mener véritablement la bataille sur le plan du rapport de force politique.
On a l’impression que vous vous êtes mis à douter de sa capacité à redresser la France après la manière dont elle a réagi à sa condamnation dans l’affaire des assistants parlementaires. Qu’aurait-elle dû faire, selon vous ?
L’exécution provisoire qu’elle a subie est une exécution politique. Il s’agit d’un coup de force, comme elle l’a justement nommé, venant de ce qu’on appelle “l’État de droit”, et qui est plutôt l’état de confiscation de notre démocratie par une oligarchie reposant sur le triangle : juges, médias, politiques. Le problème est que Marine Le Pen se plaint aujourd’hui de ce coup de force et de l’absence de réaction du “peuple” alors qu’elle n’a rien fait pour mener véritablement la bataille sur le plan du rapport de force politique. Sa stratégie, après le verdict de l’inéligibilité, a été d’une trop grande timidité. Mon livre dessine une autre stratégie et propose une forme d’uchronie repartant du soir du 31 mars 2025. Je pense qu’elle aurait dû “ruer dans les brancards” et annoncer sa candidature à la présidentielle tout en démissionnant de sa fonction de député, pour se consacrer complètement à son appel et à la campagne de 2027.
Vous critiquez également la « stratégie de la cravate ». Selon vous, la dédiabolisation n’est pas nécessaire pour lui permettre d’accéder au pouvoir ?
La “dédiabolisation” est un slogan qui ne vient pas du RN, même s’il est repris parfois par celui-ci. Cette expression fait croire à une simple stratégie de communication par laquelle le RN aurait voulu se rendre acceptable par les médias. Or Marine Le Pen a fait une chose beaucoup plus importante. Elle a réorienté politiquement le parti en l’éloignant définitivement de ses tropismes antisémites et d’un nationalisme trop étriqué. Parler de “dédiabolisation”, c’est ne pas la créditer de cette réorientation politique pour la réduire à une simple ruse politicienne.
Il en va de même pour l’expression “stratégie de la cravate”. Ce que je critique, au-delà de la pertinence de ces expressions, c’est la position de plus en plus “parlementariste” du RN. Le RN participe à cette évolution qui laisse penser que le Parlement est devenu le centre de nos institutions et se met ainsi en contradiction avec sa prétention de refonder la Ve République. Depuis les européennes de 2024, il participe à ce retour vers la IVe République dans lequel nous nous engluons.

Au-delà de Marine Le Pen, votre essai dresse un tableau sombre de la France, dont vous dites qu’elle se trouve dans une situation prérévolutionnaire. Qu’entendez-vous par là ?
La décomposition du pouvoir et de l’autorité a atteint le sommet de l’État et ne concerne plus seulement la société civile, l’Éducation nationale, les corps intermédiaires. Aujourd’hui, c’est l’État qui est en passe de ne plus être capable de se faire obéir par les citoyens et de n’obtenir l’obéissance que par la violence. De l’autre côté, la décomposition de la société a donné naissance à des communautés et minorités actives qui veulent imposer leur propre loi.
Le défi de Marine Le Pen est de récupérer ce qui reste de l’autorité de l’État en se légitimant par la majorité de ce qui reste du peuple français. Cela afin d’éviter que la situation ne devienne réellement irrattrapable.
Vous dites que pour rendre possible le sursaut français, il faudra passer par une révolution dans le cadre des institutions et même à une stratégie « se plaçant à la limite de la légalité républicaine ». Que faut-il comprendre ?
La stratégie doit découler du diagnostic que je viens de faire : une situation prérévolutionnaire implique de jouer le rapport de force tout en ne sombrant pas dans l’aventurisme et la violence. Il y a deux questions : celle de la prise de pouvoir rendue problématique par l’inéligibilité et celle de l’exercice du pouvoir. Pour la prise de pouvoir par l’élection, Marine Le Pen aurait dû faire monter la pression sur les juges et sur les politiques et les médiatiques en se déclarant candidate, refusant d’imaginer un autre scénario. Cela devait obligatoirement s’accompagner d’une mobilisation populaire d’une tout autre ampleur que le rassemblement bon chic bon genre de la place Vauban ! De Gaulle, très affaibli en 1968, avait su mettre 2 millions de personnes dans les rues pour le soutenir. Le RN, en jouant la carte du fief de Marine ou d’une ville symbolique de notre histoire (et de la France périphérique…), aurait pu tenter de mobiliser beaucoup plus de monde que sur la place Vauban. Bref, il fallait imaginer une stratégie de contestation très vigoureuse, alliant montée en puissance d’une candidature et soutien populaire. Marine Le Pen se plaint que le verdict soit “passé crème” et n’ait pas provoqué de très forte indignation. Mais elle en est en partie responsable, n’ayant rien fait pour qu’il en soit autrement.
Pour l’exercice du pouvoir, si elle était élue, “se placer à la limite de la légalité républicaine” signifie qu’elle devrait envisager tous les moyens de la Constitution pour rasseoir l’autorité de l’État – y compris l’article 16. L’annoncer de manière sereine durant la campagne serait la meilleure manière de ne pas avoir à l’utiliser par la suite.
Il n’y a pas que la dette financière dont on refuse d’endosser la responsabilité, mais aussi la dette patriotique.
Vous laissez entendre que Marine Le Pen et plus généralement le RN ont joué le rôle de bouc émissaire de la société française…
Le RN a été le bouc émissaire des “fractures françaises” bien plus que l’origine de ces fractures. Or, si l’on suit l’analyse de René Girard, le bouc émissaire a pour fonction de détourner la violence et les divisions d’une société vers l’extérieur pour mettre fin à l’engrenage de la vengeance et de la violence. Dans des sociétés primitives, qui ne fonctionnent pas selon le modèle de la responsabilité individuelle, la violence est arrêtée par le “sacrifice” de la victime émissaire. Il y a, dans l’antilepénisme obsessionnel des élites, mais aussi de beaucoup de Français, le refus de faire face à ses propres responsabilités et l’espoir d’échapper à la violence et à la division en faisant porter la responsabilité de la crise au seul RN. Il n’y a pas que la dette financière dont on refuse d’endosser la responsabilité, mais aussi la dette patriotique.
Depuis plusieurs années, vous insistez sur le fait que la crise que nous vivons n’est pas seulement une crise des représentants mais aussi des représentés : le peuple qui se décompose… Comment réinstituer un peuple ?
La réinstitution d’un peuple est un processus de longue durée dont les chemins ne sont pas entièrement déterminables et prévisibles, car ce sont les chemins de la vie — si cette vie doit se poursuivre. Dans le court terme, c’est l’État qu’il s’agirait de reconstruire. Je pense que c’est paradoxalement d’abord par l’État et par le haut qu’on pourra en finir avec l’étatisme et redonner de la liberté aux individus comme de la vitalité à notre peuple. Je ne crois pas aux solutions “libérales” lorsqu’elles sont trop réactives par rapport à notre histoire. Sauver l’État pour nous sauver nous-mêmes c’est, certes, sortir de l’étatisme mais aussi de la décomposition préparant le retour des féodalités.

À rebours de ce que l’on entend partout à l’approche des élections, vous dites que la politique, ce n’est pas appliquer un programme… C’est quoi alors ?
De Gaulle, à qui l’on demandait quel était son programme, répliquait, au temps du RPF, qu’il n’avait pas besoin de programme car il avait un nom. Il qualifiait les programmes de “prospectus”. Lorsque je dis que la politique ne consiste pas à appliquer un programme, je parle de la politique par gros temps. Il s’agit de tenir un cap, celui de la reconstruction de la nation, de proposer des perspectives générales sur les moyens, et de ne pas se perdre dans les détails. Il faut laisser place à la contingence et ne pas faire croire qu’on a des solutions clés en main à tous les problèmes.
Quant au nom, Marine Le Pen en possède un qu’elle a conservé, contrairement à sa nièce qui a voulu le faire disparaître. Ce nom a longtemps été stigmatisant, mais elle a ainsi fait preuve d’une vertu peu commune : assumer l’héritage. Le temps passant, on oublie les outrances et les provocations stupides de Jean-Marie Le Pen pour retenir un nom qui symbolise une forme de résistance indéniable à l’esprit du temps. Certes, ce n’est pas le nom de De Gaulle mais c’est celui d’une lignée de “Gaulois réfractaires” à laquelle les Français sont de plus en plus sensibles.
Jordan Bardella, à mon sens, aurait beaucoup de mal à accéder à la présidence et, s’il y accédait, révélerait assez rapidement ses limites.
Est-ce que, selon vous, Marine Le Pen a compris le moment historique que nous vivons ?
C’est toute la question de mon livre ! Il est possible qu’elle l’ait compris et se sente écrasée par la responsabilité historique qui lui incombe. Il est possible qu’elle fasse une sorte de refus d’obstacle et ne se sente pas la force de relever le défi, ce qui expliquerait la timidité de sa réaction lors de sa condamnation et son penchant à laisser finalement les clés à Bardella. Celui-ci, à mon sens, aurait beaucoup de mal à accéder à la présidence et, s’il y accédait, révélerait assez rapidement ses limites. Il est possible, a contrario, que Marine Le Pen soit à la hauteur de Marine Le Pen comme je l’imaginais. Je l’espère encore. Dans tous les cas, nous le saurons très vite.
Si l’on vous comprend bien, vous faites avec ce livre vos adieux à la politique. Comment voyez-vous l’avenir de la France ?
À court et moyen terme, les choses vont s’aggraver. À long terme, je ne peux m’empêcher de conserver un espoir. Je pense que le mieux qu’on puisse faire aujourd’hui est – selon le mot de Bernanos – de “réserver l’avenir”. Je m’y efforce à mon modeste niveau, mais je doute que cela passe désormais pour moi par une activité directement politique.
Marine Le Pen comme je l’imaginais, de Vincent Coussedière, La Nouvelle Librairie, 132 pages, 11,90 €.
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