Le jeu romanesque : Elena Ferrante autrice
Truth’s a refutable vulture: we’ve failed the test of time.(Susan Musgrave, It is a True Error to Marry with Poets) Qui est Elena Ferrante1 ? Dans le long entretien avec ses éditeurs paru au printemps 2015 dans « The Paris Review » (USA), Elena Ferrante revient sur les raisons qui, plus de vingt ans avant, l'ont portée à choisir l'absence de l'espace public et médiatique : « À l’époque [dans les années quatre-vingt-dix], j’étais effrayée par la perspective de devoir sortir de ma coquille : ma timidité et mon désir d’intangibilité l’emportaient. Par la suite, mon hostilité envers les médias, due à la faible attention qu’ils accordent aux livres en soi, ainsi qu’à leur tendance à favoriser un texte essentiellement lorsque l’auteur possède un prestige déjà enraciné, s’est accentuée. […]Ce qui a perduré, dans ma longue expérience d’effacement, c’est la liberté de création que celle-ci m’a offerte. […]Savoir que mon livre, une fois achevé, accomplira son parcours sans jamais être accompagné de ma personne physique, savoir que l’individu concret, défini, que je suis n’apparaîtra pas à côté du volume imprimé […] m’a dévoilé des aspects de l’écriture évidents, bien sûr, auxquels je n’avais cependant jamais songé. J’ai eu l’impression d’avoir libéré les mots de ma personne » (Ferrante, 2016, p. 321-3222). Elena Ferrante, en tant que sujet empirique, n'existe pas. Depuis ses débuts en 1992 avec L’amour harcelant, elle ne s'est jamais montrée ni en public ni en photo, n'a jamais révélé le nom de son état civil qui se cache derrière son pseudonyme et n'a jamais confirmé les différentes théories qui, depuis 20053, ont tenté de percer le mystère de son identité. Celle-ci est intégralement discursive ou, plutôt, narrative (Ricœur, 1990) ; sa littérature reste textuelle, c'est-à-dire linguistique, et n’a jamais été mise en scène par une performance du corps4. En dissolvant les horizons de l'expérience et en se présentant comme seule écriture capable d'imaginer et de construire des vies alternatives, Ferrante donne voix à un je littéraire qui affaiblit et renforce en même temps la corporéité du réel : son premier geste pour devenir auteure a été, donc, un geste à la fois autodestructeur et romanesque. Mais se défaire de toute implication avec sa personne empirique est, surtout, un acte politique de positionnement : ne pas apparaître signifie occuper de manière oblique et polémique une place d'altérité dans le champ littéraire italien actuel, en attaquant l'idée d'une litté
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