
Sans surprise aucune, les députés ont voté ce mercredi 12 novembre la suspension de la réforme des retraites. Comme annoncé, l’âge légal de départ sera donc gelé à 62 ans et 9 mois jusqu’en 2028, au moins. Depuis l’adoption de l’amendement, le patron du PS Olivier Faure plastronne, "fier" d’avoir déboulonné le totem de la macronie pour la modique somme de 4 à 5 milliards d’euros par an en 2027, et de 20 milliards d’euros par an à compter de 2035. Cher payé pour une modeste avancée - la mise sur pause concerne uniquement les Français nés entre 1964 et 1968 et les carrières longues, soit quelque trois millions de personnes sur une trentaine de millions d’actifs…
Surtout, cette "victoire" arrachée par les socialistes ou plutôt, ce renoncement du camp macroniste, survient au terme de plusieurs semaines où les 64 ans et la taxe Zucman se sont partagé le monopole des débats budgétaires. Autant d’heures passées à faire osciller les réflexions entre le creusement du déficit public et les ponctions sur l’outil productif, ce générateur de richesses que l’on fragilise à chaque nouvelle surtaxe. "Et pourtant, les entreprises sont des acteurs indispensables à la soutenabilité de notre modèle social", déplore Philippe Veran qui figure parmi le millier de signataires de la tribune, que nous publions, dénonçant la tournure prise par le débat budgétaire. Entretien.
L’Express : Pourquoi avez-vous signé cette tribune ?
Philippe Veran : J’ai estimé qu’il était nécessaire que les chefs d’entreprise, qui ne sont ni des privilégiés ni des fraudeurs, fassent entendre leur voix. Nos moyens d’expression restent limités : nous sommes peu nombreux, très occupés et, par nature, nous ne descendons pas dans la rue. Mais ce n’est pas parce que nous ne descendons pas dans la rue que nous accepterons de voir saborder des décennies de travail. D’où l’importance des tribunes, qui permettent de montrer que de nombreux entrepreneurs acceptent aujourd’hui d’associer leur nom à un texte défendant une idée simple : arrêter de surtaxer les entreprises.
Les députés ont voté la suspension de la réforme des retraites, élargie aux carrières longues. Quelles autres mesures discutées au Parlement vous paraissent particulièrement menaçantes pour les "forces vives" du pays, à savoir les 3,8 millions d’entreprises et 21 millions de salariés qui financent notre modèle social ?
Elles sont nombreuses. Beaucoup de textes examinés en ce moment à l’Assemblée peuvent avoir des impacts significatifs, à la fois sur les entreprises, sur le régime social de leurs collaborateurs et, plus largement, sur la vie quotidienne des Français. Le problème, c’est qu’on semble aujourd’hui privilégier l’idée de "ponctionner" les entreprises plutôt que de chercher à faire des économies. On a l’impression que chacun cherche d’abord à satisfaire son camp, son électorat, sans se saisir réellement de la question des finances publiques. On ne parle plus d’économies, ni de réduction de la dépense de l’Etat. On cherche de nouveaux impôts, et ces impôts, naturellement, on va les prendre en premier dans les entreprises.
Comment expliquer que la France n’arrive pas à sortir de ce réflexe quasi pavlovien de taxer en première instance les entreprises ?
C’est une vraie question de fond. Cela fait quarante ans que la France dépense plus qu’elle ne récolte. Mécaniquement, on cherche toujours à taxer davantage, les particuliers comme les entreprises. Ce modèle est désormais profondément ancré dans la culture politique française, qu’elle soit de droite ou de gauche ; on ne voit pas vraiment d’alternance sur ce sujet. Ce n’est même plus idéologique, c’est structurel.
La classe politique ne parvient pas à faire entendre la gravité de la situation. Elle préfère raconter aux Français que l’on peut continuer comme avant. Regardez, les députés ont voté la suspension de la réforme des retraites tout en sachant très bien que si nous vivons plus longtemps, qu’il y a davantage de retraités que d’actifs, et que notre système est financé par les seuls actifs, alors le modèle ne peut pas tenir. Il faudra forcément travailler plus longtemps. Ce qui est frappant, c’est que certains députés ayant voté mercredi la suspension de la réforme avaient eux-mêmes défendu la réforme originale il y a quelques mois. Je ne vois pas comment on peut changer de position si rapidement, excepté pour des raisons de clientélisme ou d’électoralisme, ni plus ni moins.
Vous avez soutenu Emmanuel Macron à ses débuts. Êtes-vous déçu aujourd’hui de ce président qui se présentait comme pro business ?
J’ai été l’un de ses tout premiers soutiens, ses trois premières années ont été formidables. Il y avait un vrai souffle : baisse du chômage, dynamisme entrepreneurial, French Tech, French Fab… L’Etat soutenait clairement le monde de l’entreprise. Puis sont arrivés les gilets jaunes, et le Covid ; des crises majeures, qui ont cassé cette dynamique. Depuis, je ne peux pas dire que je sois satisfait de ce qui s’est passé. Aujourd’hui, nous ne sommes plus vraiment dirigés par un gouvernement, encore moins par un président. Nous sommes dirigés par les députés, et plus particulièrement par une partie d’entre eux : une soixantaine de députés socialistes qui imposent leur vision au pays.
Partagez-vous la consternation du Prix Nobel d’économie Philippe Aghion qui se dit "atterré" de la faible maîtrise de la matière économique de certains parlementaires ?
Il est difficile de savoir quelle part relève de la mauvaise foi ou, sans parler d’incompétence, d’une inculture économique. Mais de façon générale, il y a des lacunes, oui. Je ne parle pas de la compréhension des enjeux de macroéconomie ou d’analyse des grands indicateurs, mais de la connaissance du fonctionnement d’une entreprise. La plupart des responsables politiques ne s’intéressent pas réellement à la manière dont les entreprises créent de la valeur et de l’emploi. Ce n’est pas une question de capacité intellectuelle — il y a des gens très intelligents au Parlement — mais simplement le fait qu’ils n’ont jamais été immergés dans ce monde-là. C’est un vrai problème qui vient peut-être du fait qu’il y ait très peu d’entrepreneurs dans notre classe politique.
Le pays gagnerait-il à voir davantage de chefs d’entreprise être élus, comme c’est déjà le cas en Suisse ?
Probablement, je suis moi-même engagé à Salon-de-Provence, au niveau municipal, où il est possible d’insuffler des idées simples, de montrer l’importance du tissu économique local, et de changer l’état d’esprit. J’encourage d’ailleurs souvent les entrepreneurs de la région à s’engager dans leur commune. Au niveau national, en revanche, c’est tout autre chose. Le saut est colossal. Personnellement, je ne m’en sens pas capable — et je comprends parfaitement que beaucoup partagent ce sentiment. De façon générale, les chefs d’entreprise sont réticents à l’idée de s’investir en politique, et ce pour deux raisons.
D’abord, concilier une activité entrepreneuriale avec un mandat national est quasiment impossible. Lorsqu’on est député ou ministre, on doit y consacrer tout son temps et toute son énergie. Dans ces conditions, il est impossible de diriger une entreprise en parallèle. Le second frein est lié aux obligations déclaratives : transparence du patrimoine, publication d’informations sur le patrimoine personnel… Beaucoup de chefs d’entreprise n’ont aucune envie d’exposer au centime près leur patrimoine devant l’ensemble du pays. C’est un frein extrêmement puissant à l’engagement.
Fin octobre, alors que la taxe Zucman avait le vent en poupe auprès d’une majorité de l’électorat et que la gauche poussait pour son adoption, vous vous êtes dit prêt à vendre votre entreprise et à quitter la France. Une position qui vous a valu d’être taxé d’"anti-patriote" par Olivier Faure. Que lui répondez-vous ?
Et lui, qu’a-t-il fait à part vivre de nos impôts ? Ses propos sont ridicules, il ne connaît pas son sujet, et il ne connaît pas non plus les entrepreneurs. Il serait plus utile de chercher à comprendre ce que nous faisons plutôt que de nous caricaturer. J’ai investi 15 millions d’euros dans la création d’une usine à Salon-de-Provence il y a deux ans. J’ai fermé une usine aux Etats-Unis pour rapatrier la production en France, et embauché 200 personnes sur ce site. Avec la taxe Zucman, on voudrait ponctionner 2 % par an sur la valeur — théorique — de mes entreprises ? Une valeur virtuelle, précisons-le, qui n’est pas de la trésorerie. Pour la payer, j’aurais dû vendre chaque année une partie de mon patrimoine professionnel.
Quand on part de rien, qu’on développe une entreprise, qu’on crée des emplois, qu’on investit énormément d’énergie et d’argent — souvent au détriment de sa vie personnelle —, il est difficile d’entendre que l’on serait un "anti-patriote". Je ne vois pas en quoi quelqu’un qui a créé plus de 3 000 emplois en France pourrait être qualifié d’anti-patriote. Je n’ai pas seulement investi dans mon entreprise, mais dans plusieurs, et dans beaucoup de projets locaux, notamment dans ma ville. Je ne fais pas cela pour m’enrichir : si tel avait été mon objectif, j’aurais vendu depuis longtemps et je vivrais aujourd’hui ailleurs, sans me soucier du reste.
De quel modèle socio-économique étranger la France pourrait-elle s’inspirer ?
Sur le plan industriel, la Suisse, où les jeunes sont très vite immergés dans l’entreprise, est un modèle très intéressant. Le problème, c’est que son système social, en l’absence d’un véritable Etat-providence, est très éloigné de notre culture, et qu’il s’agit d’un pays de huit millions d’habitants, incomparable avec les 68 millions de Français. On ne peut pas tout transposer, mais on peut s’inspirer de certains éléments. La Suisse connaît le plein-emploi, dispose d’un tissu industriel exceptionnel, et son système institutionnel laisse peu de place à un Etat centralisé. Les acteurs économiques peuvent y exercer ponctuellement un mandat politique pour apporter leur expertise au pays. Les pays scandinaves pourraient également constituer une source d’inspiration : ils ont des Etats-providence très développés, mais qui fonctionnent réellement, et cela sans taxer à outrance les entreprises. Ils montrent qu’on peut concilier un haut niveau de protection sociale et une économie dynamique. Mais le véritable défi, chez nous, ce sont les mentalités : les faire évoluer prendra énormément de temps.



